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lundi 13 mars 2017

PRISONERS, de Denis Villeneuve (2013)


PRISONERS est un film réalisé par Denis Villeneuve.
Le scénario est écrit par Aaron Guzikowski. La photographie est signée Roger Deakins. La musique est composée par Johann Johannsson.


Dans les rôles principaux, on trouve : Hugh Jackman (Keller Dover), Jake Gyllenhaal (inspecteur Loki), Terrence Howard (Franklin Birch), Paul Dano (Alex Jones), Maria Bello (Grace Dover), Viola Davis (Nancy Birch), Melissa Leo (Holly Jones).
Grace et Keller Dover
(Maria Bello et Hugh Jackman)

Pennsylvanie. Les familles Dover (le père Keller, la mère Grace, leur fils Ralph, leur fille Hannah) et Birch (le père Franklin, la mère Nancy, leurs filles aînée Eliza et cadette Joy) se réunissent pour le repas de Thanksgiving chez les Birch. Hannah et Joy sortent s'amuser dehors tandis que Eliza et Ralph restent à l'intérieur pour regarder la télé. Le soir tombe, et, inquiets de ne pas avoir revus les petites, Keller et Franklin partent à leur recherche avant d'avertir la police.
Nancy et Franklin Birch
(Viola Davis et Terrence Howard)

L'inspecteur Loki, réputé pour élucider toutes les affaires qu'on lui a confiées, est chargé de l'enquête et appréhende le conducteur d'un camping-car aperçu près de chez les Birch. Suspect idéal, Alex Jones est néanmoins difficile à interroger car il est mentalement retardé. Son véhicule est examiné par la brigade scientifique mais rien ne vient prouver qu'il est mêlé à la disparition des fillettes.
Alex Jones et l'inspecteur Loki
(Paul Dano et Jake Gyllenhaal)

Loki explore d'autres pistes en rendant visite à des délinquants sexuels fichés dans la région : il découvre ainsi chez un prêtre, Patrick Dunn, le cadavre d'un homme - il prétendait mener une guerre contre Dieu en enlevant et tuant des enfants afin d'ôter la foi aux parents.
Keller Dover et Alex Jones

La garde à vue de Jones prend fin et n'est pas prolongée, faute de preuves l'accablant. Quand il l'apprend, Keller Dover l'agresse devant le commissariat, convaincu de sa culpabilité. Après avoir été raisonné par Loki et son chef, Dover n'entend toutefois pas en rester là alors que sa femme est désespérée. Les Birch, eux, par contre, décident d'accorder leur confiance aux autorités. 
Holly et Alex Jones
(Melissa Leo et Paul Dano)

Après que Loki soit retourné parler à Alex et sa tante Holly, son enquête piétine toujours. La nuit venue, alors qu'il sort promener son chien, Alex est enlevé par Keller qui le séquestre dans la maison abandonnée de son père (un gardien de prison qui s'est suicidé quelques années plus tôt). Puis il commence à le torturer pour le faire avouer - en vain, malgré l'aide que lui apporte, à contrecoeur, Franklin Birch.  
L'inspecteur Loki et Keller Dover

Lors d'une veillée aux chandelles, Loki remarque et poursuit un homme au comportement bizarre, Bob Taylor, qu'il réussit à retrouver quelques jours plus tard grâce à une vendeuse d'une boutique de vêtements chez qui il a acheté des habits pour enfants. L'inspecteur trouve chez ce nouveau suspect les habits en question, ensanglantés, ainsi que des dessins représentant des labyrinthes. 
Keller Dover

Certains des habits sont successivement reconnus par les Birch et Keller, qui ne décolère pas contre Loki, qui l'a suivi auparavant jusqu'à la maison abandonnée de son père au lieu de traquer le(s) coupable(s), mais persiste à croire les fillettes encore en vie. Tandis qu'il retourne torturer Alex, Loki malmène Taylor qui lui prend son arme de service et se suicide en se tirant une balle dans la tête, ne laissant derrière lui que de nouveaux dessins de labyrinthes. 
L'inspecteur Loki et Keller Dover

Joy Birch est retrouvée en vie, mais droguée, après avoir réussi à échapper à son ravisseur chez qui elle jure avoir vu Keller. Celui-ci se précipite alors chez Holly Jones à qui il avait tenté de soutirer des informations au sujet d'Alex la veille en prétendant lui présenter des excuses pour l'avoir effrayé, ce qui expliquerait sa disparition. Loki pense que Keller est retourné à la maison de son père et, ainsi, découvre Alex. Ce dernier pris en charge par des médecins, l'inspecteur va prévenir sa tante. 
L'inspecteur Loki

Entretemps, Holly Jones a blessé par balles Keller après lui avoir avoué avoir kidnappé les fillettes (comme Alex et d'autres enfants plusieurs années auparavant) et l'a forcé à sauter dans une fosse derrière sa maison, dont elle dissimule le trou en y garant sa voiture. Lorsque Loki arrive chez elle, il la surprend en train de droguer Hannah Dover et la tue quand elle veut lui tirer dessus. Il conduit la fillette à l'hôpital où elle se rétablit. Grace Dover reste cependant sans nouvelles de son époux.
L'inspecteur Loki

La maison des Jones est passée au crible. A la nuit tombée, seul dans le froid, Loki croit entendre le son d'un sifflet, tout proche, sans savoir que c'est Keller qui se sert de celui de sa fille depuis la fosse...

Avant Premier Contact (2016) et Sicario (2015), Denis Villeneuve s'était fait remarquer avec un premier film, Incendies (2010) qui lui a permis de réaliser ce Prisoners, son chef d'oeuvre. Thriller impressionnant de plus de 150 minutes, cet opus reste un tour de force saisissant d'abord par sa capacité à susciter un malaise intense tout au long d'une intrigue constamment tendue mais aussi d'un drame humain.

Tout accuse le simple d'esprit rapidement appréhendé, mais les preuves manquent à la police, contrainte de le libérer. Une erreur selon le père d'une des deux fillettes disparues qui entend bien la corriger, d'une manière terrible, à la (dé)mesure de la souffrance endurée par sa famille et celle de son meilleur ami, également affligé (mais qui choisit, lui, dans un premier temps, de faire confiance aux autorités). Pendant ce temps, justement, un flic pugnace mais prudent poursuit ses investigations. Les deux hommes, ignorant leurs efforts respectifs, s'opposant totalement sur les méthodes à employer, luttent néanmoins contre un même ennemi, le temps qui file et qui est compté.

A travers ces deux personnages s'affrontent deux conceptions de la justice : d'un côté la foi dans la loi et respect de la procédure incarnés par le policier avisé et méticuleux - peut-être trop - ; de l'autre la réactivité émotive et la violence désespérée du père, un "survivaliste" et catholique tourmenté. De cette opposition découle une représentation du clivage philosophique de l'Amérique face à sa criminalité sur fond de repli sur soi.

La grande force du propos et de son traitement tient à ce que rien n'est présenté de manière simpliste : les protagonistes de cette affaire sont caractérisés de manière très dense, avec leurs doutes, leurs failles, leurs convictions. L'écriture du script d'Aaron Guzikowski est puissante et nuancée, de telle sorte qu'il est difficile de juger les actes des uns et des autres d'un bloc.

Ici, le mal et le bien se confondent, les sentiments qui agitent les personnages sont troubles, et ceux que ressent le spectateur le dérangent. Les tortures inhumaines qu'inflige Keller Dover à Alex Jones sont injustifiables moralement mais expriment la confusion, la rage et le chagrin liés, qui agitent ce père de famille sûr de son intuition. Villeneuve s'abstient de trop en montrer, refusant toute complaisance, s'interdisant d'en faire un spectacle pouvant susciter l'adhésion. On n'apprend qu'à la toute fin si, oui ou non, le suspect est le coupable - et la révélation est sidérante. Mais en suggérant habilement, en jouant sur la répétition, la durée, le cinéaste nous entraîne dans un gouffre de sadisme, de vengeance, de cruauté et de peur, au gré de rebondissements, de pistes (valables ou non) dans l'enquête cauchemardesque de Loki.

Esthétiquement, la photo, magnifique, de Roger Deakins (le chef opérateur des frères Coen) souligne cette ambiance oppressante dans un décor hivernal, aux lumières blafardes. Le temps semble s'être arrêté dans ce coin perdu, où semblent se situer les racines de l'inhumanité (en mettant à jour des crimes parallèles et antérieures) alors que le récit se déroule sur à peine une semaine en vérité. Une vraie leçon de narration et de mise en scène.

Portés par des acteurs phénoménaux, habités (Hugh Jackman est impressionnant en justicier possédé, Jake Gyllenhaal est magistral en flic qui, lui aussi, rongé par on ne sait quel fantôme), Prisoners est une plongée en apnée dans la culpabilité, la vengeance, le pardon, aux dimensions quasi-mythologiques (la logique monstrueuse transforme les victimes en bourreaux), jusqu'à ce final glaçant. Un chef d'oeuvre hanté.

vendredi 7 octobre 2016

A HISTORY OF VIOLENCE, de David Cronenberg (2005)



A HISTORY OF VIOLENCE est un film réalisé par David Cronenberg.
Le scénario est écrit par Josh Olson, d'après la bande dessinée de John Wagner et Vince Locke. La photographie est signée Peter Suschitzky. La musique est composée par Howard Shore.


Dans les rôles principaux, on trouve : Viggo Mortensen (Tom Stall/Joey Cusack), Maria Bello (Edie Stall), Ashton Holmes (Jack Stall), Heidi Hayes (Sarah Stall), Carl Fogarty (Ed Harris), William Hurt (Richie Cusack).


A Millbrook (Indiana), Tom Stall est le mari d'Edie, juriste, le père de Jack et Sarah, et le patron d'un diner. Un homme sans histoire dans cette bourgade paisible. 
Tom Stall
(Viggo Mortensen)

Mais un soir, deux clients se présentent dans son restaurant alors qu'il s'apprête à fermer. Menaçant une serveuse de mort s'ils ne sont pas servis, ils sont abattus par Tom qui fait alors preuve d'un sang froid et d'une adresse étonnantes dans ces circonstances. Le fait divers attire aussitôt l'attention des médias célébrant cet américain ordinaire et héros discret.  
Carl Fogarty et Tom Stall
(Ed Harris et Viggo Mortensen)

Malheureusement, les ennuis vont continuer pour Tom : un homme, Carl Fogarty, dont l'oeil gauche est crevé, se présente, avec ses hommes de main, à son restaurant et s'adresse à lui comme une vieille connaissance en l'appelant Joey. Tom a beau nier, Fogarty ricane et il est immédiatement clair qu'il est là pour régler un contentieux.  
Sarah, Edie, Tom et Jack Stall
(Heidi Hayes, Maria Bello, Viggo Mortensen et Ashton Holmes)

La situation pourrit l'existence de la famille Stall : Jack, déjà harcelé par un camarade de classe, le provoque en comparant le fils, une mauviette, au père, un tueur ; Edie remarque que Fogarty la suit avec sa fille Sarah dans un supermarché pour l'inviter à interroger Tom à propos de son passé - dont elle ne sait effectivement pas grand-chose.
Tom et Edie Stall

Fogarty rend visite à Tom chez lui avec Jack en otage pour l'obliger à l'accompagner jusqu'à Philadelphie. Mais Tom réussit une nouvelle fois à abattre ces tueurs, Jack tuant même Fogarty dans le feu de l'action. Ce nouvel exploit inquiète le shérif mais Edie l'éloigne. Toutefois, le malaise reste pesant et Tom avoue à sa femme qu'il s'appelle bien Joey Cusack et a été un exécuteur avant de refaire sa vie sous un faux nom. 
Richie Cusack
(William Hurt)

Comprenant qu'il doit affronter son frère aîné Richie, à l'origine de la venue de Fogarty, Tom/Joey se rend à Philadelphie pour négocier la paix. Mais l'explication se soldera par un bain de sang. Il rentre chez lui, indemne, mais en sachant qu'il lui faudra regagner la confiance de sa femme et ses enfants.

L'honnêteté m'oblige à commencer par dire que je ne suis pas un fan du cinéma de David Cronenberg : son obsession pour les tourments de l'âme et les corps éprouvés détaillée dans des films aux ambiances complaisamment malsaines m'ont toujours au mieux laissé froid, au pire déplu. De tout ce que j'ai vu de sa production, je ne sauverai que ce A History of Violence et ce, pour une raison simple : bien que se présentant comme un film noir, en en empruntant des éléments cosmétiques, c'est en vérité un western. Et c'est aussi un long métrage puissant par sa simplicité de la part d'un auteur aussi maniériste d'habitude.

La première scène, un long plan-séquence en travelling latéral, résume d'ailleurs tout le traitement auquel a su se plier Cronenberg pour ce film de commande, adapté d'un roman graphique édité par DC Comics. Deux hommes sortent d'un motel quand l'un demande à l'autre d'y retourner pour remplir un jericcan d'eau. On découvre alors que ces deux clients ont massacré les gérants de l'établissement et leur petite fille. Une présentation banale puis la révélation de l'horreur, soit exactement tout ce que la suite du récit va développer à travers le destin de Tom Stall alias Joey Cusack.

Tout est une question d'apparence dans cette histoire : derrière un citoyen modèle se cache un ancien et terrible tueur. Mais le film aborde aussi l'héritage du mal : Tom Stall a voulu fuir un passé criminel qui le rattrape et Jack, son fils, sera à son tour contaminé par cette violence, comme si elle dormait en lui et n'attendait que de se réveiller. Toute la cellule familiale de Tom implosera ensuite, et lorsqu'il revient chez lui, à la fin de son aventure, en ayant réglé ses comptes définitivement, nul ne sait si les Stall retrouveront une existence normale. 

En anglais, l'expression " to have a history of violence" est ambiguë car elle signifie avoir un passé violent, donc posséder un casier judiciaire pour des actes violents, mais plus généralement il s'agit ici d'une histoire de violence et une histoire de la violence, de sa nature, de sa propagation, de la manière dont elle ne se détache jamais des individus qui ont été violents. Ainsi le film questionne sur la rédemption, le pardon, l'oubli - et là encore, la scène finale n'offre pas de réponse claire : un regard échangé entre le mari et sa femme dont le sens est trouble.

Ayant dissimulé son identité réelle pour refaire sa vie, gagner l'amour de son épouse, devenir un citoyen respectable, un bon père de famille, Tom Stall aurait voulu tuer Joey Cusack comme il l'a fait avec ses nombreuses victimes dans le passé et ses agresseurs actuels (les clients psychopathes au début, Fogarty et ses sbires ensuite, son propre frère à la fin), mais Cronenberg signifie bien qu'on ne peut effacer celui qu'on a été, selon la formule "on ne refait pas sa vie, on la continue".

En s'appuyant sur une mise en scène directe, avec une photographie naturaliste (superbe lumière de Peter Suschitzky), au gré d'un rythme sinon lent en tout cas calme, et une construction nette en trois actes (ponctuée par trois fusillades et deux scènes de scène - la première où Edie pimente la vie de son couple lors d'une soirée comme en partageraient deux adolescents amoureux et où elle est vêtue comme une pom-pom girl ; la seconde où c'est Tom qui la rattrape alors qu'elle le repousse puis s'abandonne, visiblement excitée d'être prise par un homme dangereux), le film possède une densité envoûtante tout en étant bref, sec (90 minutes). 

Cette aridité formelle, cette narration linéaire, ne rendent que plus cataclysmiques les conséquences de ce que traversent Tom et sa famille. C'est aussi parce que Cronenberg a pris soin de bien installer un cadre normal que lorsque l'action se déchaîne, la violence est aussi explosive - l'impact des coups, les blessures inévitables infligées et reçues dans ces affrontements, sont montrées à la fois rapidement mais explicitement, suffisamment pour choquer mais sans être racoleuses.

Le film est aussi habité, littéralement, par des comédiens à la "physicalité" impressionnante : le visage défiguré de Ed Harris, la sensualité de Maria Bello, la fébrilité d'Ashton Holmes, la vexation de William Hurt, et le masque impénétrable de ce diable séduisant et effrayant à la fois incarné par Viggo Mortensen, dont la finesse expressive nous émeut, nous charme, nous glace. 

Comme le dit Tom à sa fille Sarah : "ça n'existe pas les monstres, tu sais". Du moins tant qu'on ignore où ils se cachent.