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mercredi 1 mars 2017

MANCHESTER BY THE SEA, de Kenneth Lonergan (2016)


MANCHESTER BY THE SEA est un film écrit et réalisé par Kenneth Lonergan.
La photographie est signée Jody Lee Lipes. La musique est composée par Lesley Barber.


Dans les rôles principaux, on trouve : Casey Affleck (Lee Chandler), Lucas Hedges (Patrick Chandler), Michelle Williams (Randie Chandler), Kyle Chandler (Joe Chandler), Gretchen Mol (Elise Chandler), Matthew Broderick (Jeffrey Garner), CJ Wilson (George), Kara Hayward (Silvie McGann), Anna Baryshnikov (Sandy).
 Manchester by the Sea

Résidant à Quincy, dans le Massassuchetts, Lee Daniels travaille comme concierge et homme à tout faire lorsqu'il reçoit un appel de George, un ami de sa famille, qui l'informe que Joe, son frère aîné, a été hospitalisé en urgences après un malaise cardiaque.
Lee Chandler
(Casey Affleck)

Lee se rend à Manchester by the Sea, port de pêche et station balnéaire, mais lorsqu'il y arrive, les médecins lui apprennent que son frère est mort depuis une demi-heure. Médusé, il entreprend aussitôt de s'occuper avec George des formalités d'usage puis se rend au lycée de son neveu, Patrick, pour lui apprendre la nouvelle.
Patrick Chandler et Silvie McGann
(Lucas Hedges et Kara Hayward)

Quelques jours après, Lee apprend qu'il a été désigné tuteur de Patrick depuis que Joe, diagnostiqué des années auparavant pour une insuffisance cardiaque, se savait condamné. Cette situation le contrarie autant que l'adolescent qui refuse de quitter sa ville natale, ses amis (avec qui il pratique le hockey sur glace et joue dans un groupe de rock) et ses copines (il entretient des relations amoureuses avec deux filles, Silvie et Sandy). 
Joe et Lee Chandler
(Kyle Chandler et Casey Affleck)

Lee doit rester sur place aussi car le froid hivernal empêche de procéder à l'enterrement de son frère, le sol étant trop dur pour y creuser sa tombe dans la concession familiale. Patrick lui révèle par ailleurs être resté en contact avec sa mère, Elise, qui avait quitté Joe après qu'il ait été une première fois hospitalisé, et qui serait disposée à l'accueillir avec son nouvel époux, Jeffrey Garner, habitant non loin de Manchester by the Sea.  
Jeffrey Garner, Elise, Lee et Patrick Chandler
(Matthew Broderick, Gretchen Mol, Casey Affleck et Lucas Hedges)

Mais les espoirs du garçon sont vite douchés par l'accueil que lui réservent sa mère et son beau-père, des catholiques très rigides, finalement plus embarrassés que ravis par sa présence. Patrick comprend qu'il n'y a plus d'alternative à la vie avec son oncle même s'il ne s'y résout toujours pas, ce qui cause des tensions entre eux. Lee essaie cependant de trouver des solutions pour faciliter cette future transition, n'ayant pas envie de s'occuper de son neveu malgré l'affection qu'il lui porte.   
Randie et Lee Chandler
(Michelle Williams et Casey Affleck)

La véritable raison du malaise de Lee à demeurer à s'attarder à Manchester by the Sea se trouve dans son passé : alors marié à Randie, il a assisté, impuissant à la mort de leurs trois enfants dans l'incendie accidentelle de leur maison, une nuit où, ivre, il était sorti acheter des bières après avoir alimenté sa cheminée sans avoir placer un pare-feu devant les bûches. Lorsqu'il croise Randie, remariée et mère d'un enfant, le souvenir de cette tragédie les submerge tous les deux, elle inconsolable s'excusant de l'avoir chassé de sa vie en l'accusant de l'accident, lui incapable de surmonter sa culpabilité. 
Lee et Patrick

Finalement, Lee trouve un compromis pour Patrick lorsque George accepte, avec sa femme, de l'adopter. Les funérailles de Joe peuvent enfin avoir lieu grâce à une météo plus clémente. Avant que Lee ne reparte chez lui, il partage une partie de pêche sur la péniche de son frère avec Patrick, comme ils en avaient l'habitude autrefois...

Scénariste pour Martin Scorsese (Gangs of New York, 2002) et réalisateur de seulement deux films avant celui-ci (Tu peux compter sur moi en 2000, et Margaret, en 2011, dont ses producteurs le déposséderont au terme d'une lutte judiciaire pour l'exploiter en catimini après l'avoir remonté), Kenneth Lonergan a réussi un de ces come-back improbables comme seul Hollywood en connaît. Salué par une critique dithyrambique et plusieurs citations aux Oscar (et le prix du meilleur acteur pour Casey Affleck), Manchester by the Sea est un vrai symbole cinématographique à lui tout seul.

Cette histoire de deuil impossible, d'un drame intime irréparable, est donc d'abord celle du cinéaste qui nous raconte la difficulté à renaître, à revenir après une profonde douleur, à tourner la page, à surmonter la souffrance. Autant de clés qui en font un témoignage rare et déjà très troublant, mais traité avec une pudeur exemplaire.

Mais il serait réducteur de considérer ce long métrage comme une expérience autobiographique, une métaphore des affres d'un auteur. Ce serait lui retirer toute sa dimension purement artistique, lui ôter tout son intérêt fictionnel. Or, c'est aussi, c'est surtout, un récit formidablement fort, juste, une sorte de chef d'eouvre minimaliste qui, pendant près de 140 minutes, déploient toute sa puissance romanesque.

La construction morcelée du scénario, qui glisse du présent au passé, sans prévenir, en flash-backs rapides, percutants et poignants, lui confère un souffle étonnant malgré la retenue dont fait preuve Lonergan dans sa mise en scène. Progressivement, les secrets de Lee Chandler nous sont dévoilés et avec eux l'épouvantable tragédie qui explique son profond malaise à revenir et rester à Manchester by the Sea.

Il ne s'agit pas seulement d'enterrer son frère (un frère qu'il savait condamné depuis longtemps), ce qui est déjà une épreuve pénible, contrariée par le froid (ce qui injecte un humour absurde épatant au sujet), ni même d'affronter médecins, employés des pompes funèbres, voisins hostiles ou empruntés avec lui, ou même son neveu revêche, plus occupé par ses conquêtes féminines que par les dernières volontés de son père (qui le sidèrent autant que Lee). Il s'agit de faire face à la mort de son propre couple avec Randie, qui s'est entretemps remariée et a eu un nouvel enfant, tandis que les leurs ont péri dans un incendie dont il s'estime coupable.

Comme il finit par l'avouer à Patrick, Lee "n'y arrive pas". Il n'y arrive plus. L'adolescent et son oncle craqueront tardivement et de manière imprévisible - le premier après une longue période de déni, le second après une bagarre pathétique dans un bar où il s'est soûlé pour tenter (en vain, comme toujours) d'oublier, du moins de s'anesthésier. Lonergan prend son temps pour arriver à ces moments de vérité, non pour tester la patience du spectateur mais simplement parce que c'est souvent ainsi que ça se passe dans la vraie vie, et ce choix narratif, périlleux, est parfaitement accompli.

Au centre d'un casting impeccable (Kyle Chandler et CJ Wilson en frère et ami, ou Gretchen Mol, Matthew Broderick, Kara Hayward - découverte dans Moonrise Kingdom de Wes Anderson - qui s'imposent souvent le temps d'une seule scène), Casey Affleck est effectivement fascinant : son jeu, d'une retenue confinant à l'épure, donne au film toute sa dignité, autrement dit ce n'est pas une "performance" lacrymale, hystérique, mais une interprétation minérale, intense, de la douleur d'un homme devenu absent à lui-même et au monde, écrasé par ce qu'il vécu, mais aussi endurci au point de ne plus avoir de plaisir. Impressionnant.

Lucas Hedges (lui aussi issu de chez Wes Anderson) est épatant en ado rebelle, têtu, dont le charme cynique se fissure quand le chagrin le rattrape et qu'il (re)découvre le drame de son oncle (un moment, plus qu'une vraie scène, où il entre dans la chambre de ce dernier en son absence et voit, sur une commode, trois cadres avec les photos de ses enfants : rapide, sans un mot, sans musique, et pourtant renversant).

Derrière, donc, sa rugosité mélancolique, son temps dilaté, comme suspendu, pareil à celui qu'on traverse tel un somnambule quand un grand malheur s'abat sur vous, Manchester by the Sea se termine, apaisé, dans un lyrisme délicat et révèle son vraie thème, la consolation. Frissons garantis.  

jeudi 29 septembre 2016

GONE BABY GONE, de Ben Affleck (2007)


GONE BABY GONE est un film réalisé par Ben Affleck.
Le scénario est écrit par Ben Affleck et Aaron Stockard, d'après le roman de Dennis Lehane. La photographie est signée John Toll. La musique est composée par Harry Gregson-Williams.


Dans les rôles principaux, on trouve : Casey Affleck (Patrick Kenzie), Michelle Monaghan (Angie Gennaro), Morgan Freeman (capitaine Jack Doyle), Ed Harris (agent Remy Bressant), John Ashton (agent Nick Poole), Amy Ryan (Helene McCready), Titus Welliver (Lionel McCready), Amy Madigan (Bea McCready), Edi Gathegi (Cheese Jean-Baptiste), Madeline O'Brien (Amanda McCready).
 Patrick Kenzie et Angie Gennaro
(Casey Affleck et Michelle Monaghan)

Boston. Patrick Kenzie et Angie Gennaro, un couple de détectives privés, sont engagés par Lionel et Bea McCready pour retrouver leur nièce, Amanda, 4 ans, dont la disparition est commentée dans tous médias. 
Lionel et Bea McCready
(Titus Welliver et Amy Madigan)

Le capitaine de la police, Jack Doyle, n'apprécie guère cette initiative mais s'y résigne. Angie est, elle, anxieuse à l'idée d'un dénouement tragique, doutant de pouvoir se remettre de la mort d'une enfant. 
Jack Doyle, Patrick Kenzie et Angie Gennaro
(Morgan Freeman, Casey Affleck et Michelle Monaghan)

L'enquête conjointe des détectives et de la police les conduit à soupçonner la mère de la fillette, Helene McCready, toxicomane peu inquiète par la situation. Elle avoue être sortie dans un bar le soir de la disparition d'Amanda pour retrouver son amant, un dealer connu sous le pseudonyme de "Skinny" Ray, avec lequel elle a volé la coquette somme de 130 000 $ à un caïd local, "Cheese" Jean-Baptiste. Patrick le connaît et propose de lui parler.
Nick Poole, Helene McCready et Remy Bressant
(John Ashton, Amy Ryan et Ed Harris)

Accompagnés des agents Remy Bressant et Nick Poole du Boston Police Department, Patrick et Angie se rendent avec Helene chez "Skinny" Ray et le trouvent battu à mort. Son butin est enterré dans son jardin comme le pensait Helene.
Entretemps, les services de Doyle ont reçu une demande de rançon émanant de "Cheese" qui veut récupérer son argent en échange d'Amanda.
Patrick Kenzie, Remy Bressant, Angie Gennaro et Nick Poole

L'échange doit avoir lieu dans les carrières du quartier de Quincy à la nuit tombée, mais au moment et au lieu dits, une fusillade éclate et, le temps que Patrick et Angie rejoignent Bressant et Poole, "Cheese" a été tué avec ses complices. Angie plonge dans le lac où elle a entendu tomber quelque chose mais ne repêche qu'une poupée.
L'affaire est close peu après, concluant à la mort par noyade d'Amanda McCready : ses obsèques ont lieu sans corps à enterrer. Le capitaine Jack Doyle devance les sanctions de sa hiérarchie en démissionnant après une carrière exemplaire.  
Pourtant, deux mois après, l'enquête rebondit quand Patrick apprend à la télé la disparition de Johnny Pietro, 7 ans. Un de ses amis, dealer, oriente ses recherches et l'emmène chez un certain Corwin Earle, toxicomane ayant fréquenté Helene McCready. 
Angie Gennaro

Angie traumatisée par l'affaire d'Amanda, Patrick affranchit Bressant et Poole qui font une descente nocturne chez Earle. Un échange de tirs blessent mortellement Poole et oblige Patrick à intervenir en soutien. Il retrouve le cadavre du petit garçon dans la baignoire de Earle qu'il abat. Si son geste tourmente Patrick, Bressant a, lui, la conviction qu'il a bien agi, car il ne supporte pas qu'on s'en prenne aux enfants. 
Cette attitude trouble le jeune détective qui cherche à en savoir plus sur l'agent en interrogeant un ami commun dans la police : il apprend ainsi qu'une rumeur court selon laquelle Bressant était en relation avec Lionel McCready bien avant la disparition d'Amanda (il lui avait évité la prison après une bagarre dans un bar).
Patrick Kenzie

Patrick et Angie interrogent Lionel dans un bar et il leur avoue que l'agent a enlevé Amanda pour la protéger de sa mère, piéger "Cheese" et récupérer la rançon. Bressant surgit et tente alors d'abattre Lionel mais le barman le blesse mortellement.
Interrogé par la police, Patrick comprend qu'on veut le compromettre. Il réfléchit alors à qui serait assez influent pour avoir protéger les agissements de Bressant et, avec Angie, se rend chez Doyle. Il y retrouve Amanda qu'il a adopté avec sa femme pour lui assurer un meilleur avenir. Angie approuve ce choix mais pas Patrick qui dénonce l'ancien capitaine.
Amanda est rendue à sa mère tandis que Angie quitte Patrick. Il rend visite peu après à Helene pour s'apercevoir qu'elle néglige toujours sa fille, se préparant à sortir pour rencontrer un homme (après avoir viré Lionel et Bea), et la confiant au détective en attendant l'arrivée de la baby-sitter. 

Il y a des accroches, ces petites phrases sur l'affiche censées tenter le spectateur, qui en disent plus long sur la manière dont un studio souhaite promouvoir un film que sur l'histoire du film : ainsi note-t-on que pour Gone baby gone, l'accent est mis sur l'adaptation d'un roman de l'auteur de Mystic Tiver (transposé avec succès par Clint Eastwood en 2003) plus que sur le fait qu'il s'agit du premier film réalisé par Ben Affleck.

On peut expliquer cette discrétion sur le néo-cinéaste parce qu'il était alors encore considéré comme un acteur au crédit bien entamé, dont les qualités d'interprète ont souvent suscité la moquerie. La surprise de la réussite de son passage derrière la caméra n'en fut que plus grande - et la suite de sa nouvelle carrière a confirmé les espoirs placés dans ce premier effort (en 2010 avec un autre excellent polar, The Town, puis en 2012 avec le triomphe public et critique d'Argo).

Pourtant, on pouvait se douter que Ben Affleck avait de grandes ambitions et s'était donné les moyens de les concrétiser en s'entourant d'une équipe technique de première classe (John Toll comme chef opérateur a photographié La Ligne Rouge de Terrence Mallick en 1998 ou Braveheart de Mel Gibson en 1995 ; William Goldenberg est le monteur de Michael Mann). Et pour couronner le tout, il s'emparait du roman le plus emblématique de la série des enquêtes de Patrick Kenzie et Angie Gennaro écrite par Dennis Lehane. 

Le romancier, loué par la critique et le public, est un auteur réputé pour ses intrigues sombres, ses personnages tourmentés, situés dans un décor urbain précisément décrit et théâtre d'événements horribles. De cette histoire, Affleck et son co-scénariste Aaron Stockard ont su tirer la substantifique moëlle en n'hésitant pas à tailler dans sa matière très dense : l'intrigue y gagne en nervosité sans perdre en mystère et surtout en restituant la force poignante de son dénouement.

Surtout on devine ce qui a fasciné Affleck dans ce récit noir : observer la population des précaires de Boston, les efforts de deux détectives acceptant le job avec réticence, la gangrène d'une ville par la criminalité et la drogue. Abondant en scènes nocturnes, les scènes clés se jouant dans des rues glauques ou des bars minables, traversés par des personnages résignés par leur condition misérable, Gone baby gone ne manque pas d'intensité et soigne ses ambiances, dominées par une sorte de fatalisme écrasant.

Le film gagne aussi sur le plan formel car Affleck n'en rajoute pas : il traite l'histoire avec sobriété, assumant son classicisme, loin du lyrisme trop appuyé d'Eastwood. La complexité de l'investigation, sa construction en deux actes, n'égarent jamais le spectateur, et son utilisation de la voix off reste très mesurée. La maîtrise avec laquelle il a su tenir son projet est épatante mais révèle un metteur en scène exigeant, méticuleux, bien préparé : mûr. 

Il a aussi pu s'appuyer sur une superbe distribution, avec une galerie de seconds rôles campés par des comédiens de grande classe : quel plaisir de voir Morgan Freeman qui ne se contente pas de cachetonner et cabotiner, de voir le magnétisme de Ed Harris aussi bien valorisé. Face à ces monstres sacrés, les prestations de Michelle Monaghan, révélée par Kiss Kiss Bang Bang, ici dans un registre dramatique qu'elle assume avec la même subtilité, et surtout de Casey Affleck, le cadet de Ben, puissant et sobre (comme il a souvent été salué depuis et qui en fait un candidat sérieux aux prochains Oscar pour Manchester by the sea de Kenneth Lonergan), sont remarquables. 

Gone baby gone est un coup d'essai et un coup de maître : cette série noire, sans fioritures mais pas sans style, fait forte impression - et rend impatient de découvrir le prochain opus de Ben Affleck, à nouveau adapté de Dennis Lehane (Live by night, en 2017).