LA FIEVRE AU CORPS (Body Heat) est un film écrit et réalisé par Lawrence Kasdan.
La photo est signée Richard H. Kline. La musique est composée par John Barry.
Dans les rôles principaux, on trouve : William Hurt (Ned Racine), Kathleen Turner (Maddy Walker), Richard Crenna (Edmund Walker), Ted Danson (Peter Lowenstein), Mickey Rourke (Teddy Lewis).
Avocat sans talent, établi en Floride, Ned Racine collectionne les aventures sexuelles sans lendemain. Pourtant, son existence va basculer quand, un soir, où il se promène sur la plage, profitant d'un peu de fraîcheur après des journées caniculaires, il remarque une superbe femme.
Maddy Walker
(Kathleen Turner)
Celle-ci s'appelle Maddy Walker et n'a pas froid aux yeux : elle ne repousse pas la drague que lui fait Ned et semble même l'encourager. Mais cette première rencontre n'aboutit à rien malgré tout, la jeune femme s'éclipsant dès que son soupirant a le dos tourné.
Maddy Walker et Ned Racine
(Kathleen Turner et William Hurt)
Ned la retrouve pourtant, par hasard, dans un bar, quelques jours plus tard, sans avoir réussi à l'oublier. Ils boivent un verre ensemble puis elle accepte qu'il la suive jusque chez elle, dans une villa luxueuse appartenant à son riche mari, souvent absent à cause de ses affaires, Edmund Walker. Ned et Maddy deviennent amants.
Ned Racine, Maddy et Edmund Walker
(William Hurt, Kathleen Turner et Richard Crenna)
Leur passion est dévorante, aucun des deux n'envisage alors de se passer de l'autre, et Ned finit par avancer l'idée de supprimer le mari de Maddy, comme une évidence. Ce projet permettra à la jeune femme d'hériter de la moitié de sa fortune (l'autre moitié revenant à sa belle-soeur).
Teddy Lewis et Ned Racine
(Mickey Rourke et William Hurt)
Ned échafaude un plan et a recours aux service de Teddy Lewis, à qui il a évité la prison, pour obtenir une bombe artisanale avec laquelle il compte provoquer un incendie criminel dans la remise à bateau d'Edmund Walker. Son cadavre y disparaîtra après son meurtre chez lui, une nuit où il croira surprendre un cambrioleur.
Ned Racine et Maddy Walker
L'entreprise réussit. Trop bien même ! Car Ned va alors découvrir, lors de l'ouverture du testament d'Edmund, que Maddy est l'unique héritière de sa fortune, après qu'elle ait réécrit les dernières volontés de son mari en dérobant des formulaires chez son amant. Un collègue et ami de ce dernier, Peter Lowenstein, est présent lors de cette révélation et devine que Ned et Maddy ont une liaison. Les choses se compliquent encore davantage quand un autre ami de Ned, inspecteur de police, enquête sur la mort d'Edmund, l'incendie de la remise, le passé de Maddy. L'avocat comprend qu'il a été manipulé par sa maîtresse, qui l'avait repéré des mois auparavant et choisi pour sa naïveté...
Lawrence Kasdan signe là un bel hommage au film noir en en respectant tous les codes, surtout peut-être le premier d'entre eux : la figure emblématique de la femme fatale. Son long métrage a d'ailleurs révélé l'actrice Kathleen Turner en l'érigeant au rang de sex symbol : ce n'est pas usurpé, elle y est incendiaire.
L'intrigue est classique : on y suit un pauvre pigeon, qui pense plus avec son entrejambe qu'avec ses méninges et tombe dans les filets d'une superbe et machiavélique créature pour laquelle il accepte d'assassiner son riche mais vieux mari afin d'hériter de sa fortune. Evidemment, et ce n'est pas faire le coup de l'ouvreuse que de le dire, tout ça finira mal pour Ned Racine, piètre avocat, aveuglé par la passion, et jouet d'une manipulatrice exceptionnelle.
Cependant, deux éléments frappent encore aujourd'hui dans ce film à la trame convenue :
- d'abord, justement, le personnage de Maddy Walker possède une ambiguïté troublante. Si son ambition, depuis ses jeunes années, reste d'"être riche et de vivre dans un pays exotique" et qu'elle se donne (dans tous les sens du terme) tous les moyens pour l'accomplir, Kasdan l'écrit avec suffisamment de subtilité pour que le spectateur croit qu'elle a quand même des sentiments pour Ned Racine. Jusqu'à la fin, il est permis de penser qu'elle a aimé cet homme, peut-être à cause de l'ascendant qu'elle a sur lui, mais aussi de manière authentiquement sentimentale, regrettant qu'il ne lui fasse pas assez confiance et se jouant de lui à regret.
- Ensuite, l'intensité sexuelle du film amène à réfléchir sur l'audace qu'a conservée le film. Le cinéma américain est devenu tellement prude qu'il est étonnant de voir ce que Kasdan était autorisé à montrer en 1981 : la moiteur torride des amants, leur nudité même, seraient presque impensables aujourd'hui, et on ne peut que constater la régression en ce domaine, alors que le spectacle de la violence lui ne subit aucune censure comparable. Les Etats-Unis ont toujours eu un puritanisme certain, mais les étreintes de Body Heat (comme du remake du Facteur sonne toujours deux fois, réalisé à la même époque par Bob Rafelson, puis de Neuf semaines et demie d'Adrian Lyne) semblent appartenir à un passé révolu, une sorte de parenthèse depuis longtemps refermée. Etonnant.
La réalisation de Kasdan est sage mais sa sobriété sert très bien le scénario, avec une belle photo de Richard Kline (qui n'est pas encore aussi esthétisante que ce qu'on verra dans les films de Ridley Scott, Alan Parker et d'autres cinéastes venus de la pub, dont l'esthétisme dominera les années 80).
L'interprétation a donc été le tremplin de la riche carrière de Kathleen Turner, qui joue la garce très attirante avec finesse, son rôle étant nourri de références à celui de Lana Turner (dans la version du Facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett), avec ses robes blanches en contradiction avec la figure du péché qu'elle incarne.
A ses côtés, William Hurt est également parfait, dans un registre aussi nuancé : cet excellent comédien allait connaître quelques belles années avant que sa carrière ne décline comme celle du jeune Mickey Rourke, ici dans un rôle secondaire.
On remarquera aussi Richard Crenna (avant Rambo) et Ted Danson (bien avant Les Experts), impeccables en cocu et en procureur libidineux.
Porté par une somptueuse partition de John Barry (où règne un saxo bien baveux, très 80's), La fièvre au corps porte beau ses 35 ans d'âge.
A HISTORY OF VIOLENCE est un film réalisé par David Cronenberg.
Le scénario est écrit par Josh Olson, d'après la bande dessinée de John Wagner et Vince Locke. La photographie est signée Peter Suschitzky. La musique est composée par Howard Shore.
Dans les rôles principaux, on trouve : Viggo Mortensen (Tom Stall/Joey Cusack), Maria Bello (Edie Stall), Ashton Holmes (Jack Stall), Heidi Hayes (Sarah Stall), Carl Fogarty (Ed Harris), William Hurt (Richie Cusack).
A Millbrook (Indiana), Tom Stall est le mari d'Edie, juriste, le père de Jack et Sarah, et le patron d'un diner. Un homme sans histoire dans cette bourgade paisible.
Tom Stall
(Viggo Mortensen)
Mais un soir, deux clients se présentent dans son restaurant alors qu'il s'apprête à fermer. Menaçant une serveuse de mort s'ils ne sont pas servis, ils sont abattus par Tom qui fait alors preuve d'un sang froid et d'une adresse étonnantes dans ces circonstances. Le fait divers attire aussitôt l'attention des médias célébrant cet américain ordinaire et héros discret.
Carl Fogarty et Tom Stall
(Ed Harris et Viggo Mortensen)
Malheureusement, les ennuis vont continuer pour Tom : un homme, Carl Fogarty, dont l'oeil gauche est crevé, se présente, avec ses hommes de main, à son restaurant et s'adresse à lui comme une vieille connaissance en l'appelant Joey. Tom a beau nier, Fogarty ricane et il est immédiatement clair qu'il est là pour régler un contentieux.
Sarah, Edie, Tom et Jack Stall
(Heidi Hayes, Maria Bello, Viggo Mortensen et Ashton Holmes)
La situation pourrit l'existence de la famille Stall : Jack, déjà harcelé par un camarade de classe, le provoque en comparant le fils, une mauviette, au père, un tueur ; Edie remarque que Fogarty la suit avec sa fille Sarah dans un supermarché pour l'inviter à interroger Tom à propos de son passé - dont elle ne sait effectivement pas grand-chose.
Tom et Edie Stall
Fogarty rend visite à Tom chez lui avec Jack en otage pour l'obliger à l'accompagner jusqu'à Philadelphie. Mais Tom réussit une nouvelle fois à abattre ces tueurs, Jack tuant même Fogarty dans le feu de l'action. Ce nouvel exploit inquiète le shérif mais Edie l'éloigne. Toutefois, le malaise reste pesant et Tom avoue à sa femme qu'il s'appelle bien Joey Cusack et a été un exécuteur avant de refaire sa vie sous un faux nom.
Richie Cusack
(William Hurt)
Comprenant qu'il doit affronter son frère aîné Richie, à l'origine de la venue de Fogarty, Tom/Joey se rend à Philadelphie pour négocier la paix. Mais l'explication se soldera par un bain de sang. Il rentre chez lui, indemne, mais en sachant qu'il lui faudra regagner la confiance de sa femme et ses enfants.
L'honnêteté m'oblige à commencer par dire que je ne suis pas un fan du cinéma de David Cronenberg : son obsession pour les tourments de l'âme et les corps éprouvés détaillée dans des films aux ambiances complaisamment malsaines m'ont toujours au mieux laissé froid, au pire déplu. De tout ce que j'ai vu de sa production, je ne sauverai que ce A History of Violence et ce, pour une raison simple : bien que se présentant comme un film noir, en en empruntant des éléments cosmétiques, c'est en vérité un western. Et c'est aussi un long métrage puissant par sa simplicité de la part d'un auteur aussi maniériste d'habitude.
La première scène, un long plan-séquence en travelling latéral, résume d'ailleurs tout le traitement auquel a su se plier Cronenberg pour ce film de commande, adapté d'un roman graphique édité par DC Comics. Deux hommes sortent d'un motel quand l'un demande à l'autre d'y retourner pour remplir un jericcan d'eau. On découvre alors que ces deux clients ont massacré les gérants de l'établissement et leur petite fille. Une présentation banale puis la révélation de l'horreur, soit exactement tout ce que la suite du récit va développer à travers le destin de Tom Stall alias Joey Cusack.
Tout est une question d'apparence dans cette histoire : derrière un citoyen modèle se cache un ancien et terrible tueur. Mais le film aborde aussi l'héritage du mal : Tom Stall a voulu fuir un passé criminel qui le rattrape et Jack, son fils, sera à son tour contaminé par cette violence, comme si elle dormait en lui et n'attendait que de se réveiller. Toute la cellule familiale de Tom implosera ensuite, et lorsqu'il revient chez lui, à la fin de son aventure, en ayant réglé ses comptes définitivement, nul ne sait si les Stall retrouveront une existence normale.
En anglais, l'expression " to have a history of violence" est ambiguë car elle signifie avoir un passé violent, donc posséder un casier judiciaire pour des actes violents, mais plus généralement il s'agit ici d'une histoire de violence et une histoire de la violence, de sa nature, de sa propagation, de la manière dont elle ne se détache jamais des individus qui ont été violents. Ainsi le film questionne sur la rédemption, le pardon, l'oubli - et là encore, la scène finale n'offre pas de réponse claire : un regard échangé entre le mari et sa femme dont le sens est trouble.
Ayant dissimulé son identité réelle pour refaire sa vie, gagner l'amour de son épouse, devenir un citoyen respectable, un bon père de famille, Tom Stall aurait voulu tuer Joey Cusack comme il l'a fait avec ses nombreuses victimes dans le passé et ses agresseurs actuels (les clients psychopathes au début, Fogarty et ses sbires ensuite, son propre frère à la fin), mais Cronenberg signifie bien qu'on ne peut effacer celui qu'on a été, selon la formule "on ne refait pas sa vie, on la continue".
En s'appuyant sur une mise en scène directe, avec une photographie naturaliste (superbe lumière de Peter Suschitzky), au gré d'un rythme sinon lent en tout cas calme, et une construction nette en trois actes (ponctuée par trois fusillades et deux scènes de scène - la première où Edie pimente la vie de son couple lors d'une soirée comme en partageraient deux adolescents amoureux et où elle est vêtue comme une pom-pom girl ; la seconde où c'est Tom qui la rattrape alors qu'elle le repousse puis s'abandonne, visiblement excitée d'être prise par un homme dangereux), le film possède une densité envoûtante tout en étant bref, sec (90 minutes).
Cette aridité formelle, cette narration linéaire, ne rendent que plus cataclysmiques les conséquences de ce que traversent Tom et sa famille. C'est aussi parce que Cronenberg a pris soin de bien installer un cadre normal que lorsque l'action se déchaîne, la violence est aussi explosive - l'impact des coups, les blessures inévitables infligées et reçues dans ces affrontements, sont montrées à la fois rapidement mais explicitement, suffisamment pour choquer mais sans être racoleuses.
Le film est aussi habité, littéralement, par des comédiens à la "physicalité" impressionnante : le visage défiguré de Ed Harris, la sensualité de Maria Bello, la fébrilité d'Ashton Holmes, la vexation de William Hurt, et le masque impénétrable de ce diable séduisant et effrayant à la fois incarné par Viggo Mortensen, dont la finesse expressive nous émeut, nous charme, nous glace.
Comme le dit Tom à sa fille Sarah : "ça n'existe pas les monstres, tu sais". Du moins tant qu'on ignore où ils se cachent.
SMOKE est un film réalisé par Wayne Wang et écrit par Paul Auster.
La photographie est signée Adam Holender. La musique est composée par Rachel Portman.
Dans les rôles principaux, on trouve : William Hurt (Paul Benjamin), Harvey Keitel (Auggie Wren), Harold Perrineau Jr. ("Rashid"/Thomas Jefferson Cole), Stockard Channing (Ruby McNutt), Forest Whitaker (Cyrus Cole), Ashley Judd (Felicity).
Quartier de Brooklyn, New York. 1990. Le destin de plusieurs individus se croisent et sont bouleversés à la suite de ces rencontres :
Auggie Wren et Paul Benjamin
(Harvey Keitel et William Hurt)
- Paul Benjamin est un écrivain qui termine difficilement son nouveau manuscrit après plusieurs années d'interruption. Il a cessé d'écrire suite à la mort de sa femme lors du braquage d'une banque. Un soir, en allant chercher ses cigarillos préférés à la boutique d'Auggie Wren, il découvre la passion secrète de ce dernier qui photographie chaque jour à la même heure la rue devant son établissement. En feuilletant les albums où il a rassemblés ses clichés depuis 14 ans, Paul aperçoit, bouleversé, plusieurs images de sa femme, qui venait lui acheter son tabac chez Auggie.
"Rashid" et Paul Benjamin
(Harold Perrineau Jr. et William Hurt)
- Rashid est un adolescent noir de 17 ans qui sauve Paul Benjamin d'un accident lorsque celui-ci traverse sans faire attention un passage pour piétons. Pour le remercier, l'écrivain lui offre de l'héberger durant deux jours et deux nuits. Le garçon cache un sac en papier rempli d'argent dans la bibliothèque de son hôte avant de repartir à la date convenue mais sans pouvoir récupérer son magot.
Ruby McNutt et Auggie Wren
(Stockard Channing et Harvey Keitel)
- Ruby McNutt est une ancienne amante de Auggie Wren qui resurgit dans sa vie pour lui annoncer qu'ils sont les parents d'une jeune fille, Felicity, toxicomane et enceinte. Il se laisse convaincre d'aller la voir ensemble pour la convaincre de suivre une cure, mais la rencontre se déroule mal : elle a avorté et refuse de les revoir.
Felicity
(Ashley Judd)
"Rashid" et Cyrus Cole
(Harold Perrineau Jr. et Forest Whitaker)
- Cyrus Cole est un garagiste noir qui s'est installé dans une maison hors de la ville. Ses affaires ne sont pas florissantes et quand il voit débarquer Rashid, il le prend pour un voyou. Mais constatant son erreur, il consent à l'employer pour qu'il range son débarras. Cyrus explique au garçon qu'il a perdu sa main gauche (aujourd'hui remplacé par une prothèse en forme de crochet) dans un accident de la route qui a aussi coûté la vie à la femme qu'il aimait. Aujourd'hui il en aime une autre avec laquelle il a eu un bébé. L'identité et les motivations de Rashid lui sont révélées le jour où Paul Benjamin et Auggie Wren s'arrêtent au garage et Cyrus découvre que l'adolescent est son fils, dont le vrai prénom est Thomas Jefferson, avec lequel il se réconcilie, passé un accès de colère et de déni.
Auggie Wren
- Auggie Wren tient donc un petit magasin où il vend du tabac. Par amitié pour Paul Benjamin, il emploie provisoirement Rashid mais celui-ci abîme accidentellement un coûteux lot de cigares réservé à de riches clients. Pour le dédommager, le garçon lui donne les 5 000 $ qu'il avait cachés chez Paul, après les avoir volés à deux voyous (ce qui l'avait obligé à fuir son quartier). Mais Auggie préférera donner cet argent à Ruby après leur rencontre avec Felicity. Les fêtes de fin d'année approchent et Auggie rend un autre service à Paul, à qui un journal a passé commande pour écrire un conte de Noël, en lui racontant une histoire qu'il a vécue quatorze ans auparavant et qui lui inspira sa passion pour la photo...
Smoke a été réalisé à partir d'un scénario original de l'écrivain Paul Auster à la demande du cinéaste Wayne Wang. Ce dernier avait découvert son oeuvre en 1990 en lisant dans le "New York Times" sa nouvelle Auggie Wren’s Christmas Story : ce conte est intégralement raconté puis mis en images à la fin du film, et fourniront au personnage de Paul Benjamin de satisfaire une commande pour un journal. La boucle est bouclée entre la réalité et la fiction, Auster intégrant sa propre création initiale dans le corps du script. C'est une sorte de résumé du projet contenu dans le jeu permanent entre le réel et l'imaginaire, qui se nourrissent l'un l'autre. Comme le déclare Auggie Wren :
"Si tu ne partages pas tes secrets avec tes amis,
quel genre d'ami es-tu ?"
C'est ainsi la magie de Noël qui traverse non seulement le conte raconté par Auggie et écrit par Auster, mais aussi irrigue le film tout entier, nourrissant la confusion entre l'histoire et la vérité, le possible baratin d'un habile narrateur et la vérité d'une expérience vécue. Ce point prend d'autant plus de relief que le conte est communiqué par un homme dont la passion est la création d'images puisque Auggie, en plus d'être un commerçant, est un photographe, certes amateur, au projet conceptuel singulier (photographier chaque jour à la même heure le même coin de rue - cela rappelle les expériences de Sophie Calle, une des muses de Paul Auster), mais talentueux. Mais on s'exprime autant par la parole que par l'image au cinéma.
Pour en revenir à la genèse de Smoke, elle a pris du temps à Auster, qui entretemps publia deux romans (Leviathan en 1992 et Mr Vertigo en 1994) : il n'a développé le script qu'à partir de 1993, finalisé deux ans plus tard à la suite d'échanges Wayne Wang. Le résultat de cette collaboration étroite explique pourquoi au générique du film le nom du romancier est cité comme co-auteur à égalité avec le réalisateur.
Les familiers de l'oeuvre d'Auster (même si le film ne s'adresse pas qu'aux initiés et est appréciable par tous) se régaleront des motifs transmis au film : ainsi le titre même renvoie à l'expression "to blow smoke" - raconter des salades. Toute l'histoire exprime ce goût du dialogue, de la discussion, du bavardage, mais ce qui est dit entre les personnages, même si cela apparaît d'abord comme banal, prend tout son sens à un moment. Il est surtout question du talent de conteur des personnages et ainsi Rashid louera-t-il les qualités d'écrivain de Paul comme Paul s'amusera de l'habileté de narrateur d'Auggie. Cyrus résume son passé en lui conférant une morale digne d'une fable, convaincu d'avoir été mutilé par la volonté de Dieu pour le punir. Et Ruby admettra devant Auggie qu'il n'y a en vérité que 50% de chances que Felicity soit sa fille. Le scénario se découpe en cinq actes, correspondant aux cinq protagonistes (1. Paul ; 2. Rachid ; 3. Ruby ; 4. Cyrus ; 5. Auggie), et se déploie lentement, dévoilant les connections entre chacun des héros, leurs antécédents, leurs souvenirs.
Si Auster s'est par la suite consacré seul à la réalisation de deux longs métrages (Lulu on the bridge en 1997 et La vie intérieure de Martin Frost en 2007), (re)voir Smoke demeure la meilleure transposition de son univers sur grand écran comme un prolongement de ses romans. Cette caractéristique alimente d'ailleurs un autre thème du film avec le croisement des arts dont la séquence finale (en noir et blanc) est l'illustration parfaite : après avoir vu et entendu Auggie raconter comment il a volé l’appareil photo dont il se sert depuis 14 ans, tandis que le générique de fin commence à défiler, on voit son histoire en images, comme pour prouver qu'il n'a pas menti, mais aussi comme si l'image prolongeait les mots.
La fumée du titre évoque aussi le brouillage entre les formes artistiques et les artistes à mesure qu'ils deviennent complices tout en contrastant avec la simplicité de la mise en scène (que certains critiques trouvèrent "fade" à cause de cela alors qu'elle correspond à la narration fluide des romans d'Auster) : ainsi l'amitié qui se noue entre l'écrivain en mal d'inspiration et le buraliste photographe amateur mais doué peut s'interpréter comme la relation qui s'est établi entre Auster, l'homme de mots, et Wang, l'homme d'images. Auster a, comme Auggie avec Paul, offert une histoire à Wang en lui laissant la liberté de la mettre en scène.
Mais si l'influence d'Auster est indéniable et fait de Smoke une de ses productions évidente, il ne faut pas rabaisser Wayne Wang au rang de simple "metteur en images" de cette histoire. A cette époque, c'est un cinéaste établi depuis plus d'une décennie, révélé en 1982 (avec Chan is Missing), sa contribution a été soulignée par le romancier au niveau de la direction des acteurs (tous excellents, sobres et justes, au point qu'il est impossible de distinguer la qualité des prestations de l'un par rapport aux autres : Harvey Keitel, William Hurt, Harold Perinneau Jr - que le grand public retrouvera plus tard parmi les survivants de la série télé Lost - , Stockard Channing et Forest Whitaker ne font pas de "numéros", de "performances", s'alignant sur la sobriété générale du film), mais aussi de l'importance accordée à la musique, au montage (le réseau complexe des héros est remarquablement bien exposé, le récit est toujours lisible, la photo de Adam Holender est classique mais soignée).
Paul Benjamin, Auggie Wren, Rashid, Ruby, Cyrus Cole se distinguent du lot des bavards (notamment ceux qui traînent dans le magasin de Auggie) par leur aisance verbale, tous à leur manière vivent leur vie comme des héros de romans et enjolivent celles des autres avec des histoires diverses mais divertissantes : on retiendra l'anecdote sur la manière dont Walter Raleigh (mentionné déjà dans Moon Palace et Léviathan), qui introduisit avec succès le tabac à la cour d’Elisabeth I et devient son favori, calculait le poids de la fumée ; ou celle de cet homme parti skier et qui retrouve sous la glace le corps de son père porté disparu en montagne des années auparavant (à présent le fils est plus vieux que son père conservé intact dans le froid). De la même manière, Auggie révèle à ses clients curieux les circonstances dramatiques à l'origine de la panne d'inspiration de Paul, Ruby embobine Auggie pour aller tenter de raisonner Felicity, Rashid ment successivement à Paul puis à Cyrus (en se présentant à lui sous le nom de Paul Benjamin), et Cyrus raconte donc comme une fable l'accident qui lui a coûté l'amour et son bras gauche. Toute l'action tend à sublimer la verve au geste, et quand le silence s'impose, c'est au détour de la découverte d'une photo où Paul revoit sa femme tragiquement disparue dans un album d'Auggie.
Smoke invoque aussi la coïncidence : Eileen Benjamin aurait-elle été épargnée si Auggie l'avait retardée en lui parlant un peu plus ? Que serait devenu Rashid s'il n'avait évité à Paul d'être écrasé en traversant sans faire attention un passage pour piétons ? Felicity aurait-elle avorté si Auggie et Ruby l'avaient rencontrée plus tôt ? Le film, comme les romans de Paul Auster, font de ces coïncidences un ressort dramatique et rappelle à quel point le monde est imprévisible, chaotique, tandis que raconter des histoires exige au contraire d'en contrôler les rouages. Si tous les personnages du film aiment tellement raconter des histoires, c'est parce qu'en vérité il en maîtrise la mécanique alors qu'ils n'ont pas de prise sur les accidents du réel, les impondérables du quotidien, tout ce que la vie peut vous infliger de tragique et qui nous dépasse.
Produit d’une rêverie entre un écrivain et un réalisateur, réunis pour une adaptation où chacun s'approprie le champ d'expression de l'autre, Smoke est un film à la fois facile à aimer, à comprendre, et complexe à résumer, riche à analyser - une sorte de manifeste sur l'art de la narration. Il a permis la rencontre de deux univers artistiques, qui s’enrichissent l'un l'autre et aboutissent à un résultat fascinant, au ton et au regard chaleureux, humanistes. Comme les héros échangent, on a envie de transmettre ce film comme un présent, convaincu du bien-être qu'il prodigue.
(dommage que le studio ne l'ait pas retenu comme affiche...)
CAPTAIN AMERICA : CIVIL WAR est un film réalisé par Anthony et Joe Russo, sorti en salles le 27 Avril 2016. Il s'agit du treizième film produit par les Studios Marvel et du premier film de la Phase 3 du Marvel Cinematic Universe.
Le scénario est écrit par Christopher Markus et Stephen McFeely, d'après la mini-série événement écrite par Mark Millar, inspirés par les personnages créés par Stan Lee et Jack Kirby. La photographie est signée Trent Opaloch. La musique est composée par Henry Jackman.
Dans les rôles principaux, on trouve : Chris Evans (Steve Rogers / Captain America), Robert Downey Jr (Tony Stark / Iron Man), Sebastian Stan (Bucky Barnes / Winter Soldier), Scarlett Johansson (Natasha Romanoff / Black Widow), Anthony Mackie (Sam Wilson / Falcon), Elizabeth Olsen (Wanda Maximoff / Scarlet Witch), Don Cheadle (James Rhodes /War Machine), Paul Bettany (Vision), Jeremy Renner (Clint Barton / Hawkeye), Paul Rudd (Scott Lang / Ant-Man), Tom Holland (Peter Parker / Spider-Man), Chadwick Boseman (T'Challa / Black Panther), Emily VanCamp (Sharon Carter), William Hurt (Général Ross), Martin Freeman (Everett Ross), Daniel Brühl (Helmut Zemo), Marisa Tomei (May Parker).
1991. Bucky Barnes alias Winter Soldier est encore sous l'emprise des russes qui le réactive et le conditionne pour une mission. Il se lance à la poursuite d'une voiture sur laquelle il tire avant de descendre de sa moto pour achever les passagers.
De nos jours, à Lagos (Nigéria), Captain America dirige un groupe d'Avengers (Falcon, Scarlet Witch, Black Widow) pour arrêter Crossbones et son commando, sur le point de voler une arme chimique dans un laboratoire. L'opération dégénère quand Scarlet Witch, en voulant éloigner le malfrat qui veut se faire exploser, provoque la destruction d'un étage d'un immeuble, causant plusieurs morts de civils à l'intérieur. Parmi les victimes se trouvent des ressortissants du Wakanda voisin.
Le Général Ross
(William Hurt)
De retour aux Etats-Unis, les Avengers actifs (donc avec Tony Stark/Iron Man, James Rhodes/War Machine et Vision) au complet écoutent le Général Ross, missionné par les Nations Unies, leur expliquer que leurs dernières interventions ont décidé les autorités à légiférer. En effet, les super-héros agissent en territoire étranger sans permission mais surtout infligent des dégâts matériels considérables et des morts parmi les populations - images à l'appui, ils revoient New York attaqué par Loki et les Chitauris (voir Avengers), la chute de l'héliporteur du SHIELD (voir Captain America : Winter Soldier) et les ravages subis par la Sokovie contre Ultron (voir Avengers : L'ère d'Ultron).
De gauche à droite : Tony Stark/Iron Man, James Rhodes/War Machine,
Natasha Romanoff/Black Widow, Steve Rogers/Captain America,
Sam Wilson/Falcon, Vision et Wanda Maximoff/Scarlet Witch
(Robert Downey Jr, Don Cheadle, Scarlett Johansson,
Chris Evans, Anthony Mackie, Paul Bettany et Elizabeth Olsen).
L'ONU soumet donc un cahier des charges aux Avengers, encadrant leurs actions : ils ne pourront plus intervenir que sur ordre et en étant évalués en fonction de la dangerosité de leurs pouvoirs. Le débat fait rage au sein de l'équipe après le départ de Ross : certains (Iron Man, War Machine, Vision, Black Widow) acceptent ces conditions pour pouvoir continuer à protéger le monde, d'autres (Falcon, Captain America, Scarlet Witch) refusent de dépendre des intérêts politiques. Ceux qui ne voudront pas obéir aux Nations Unies savent néanmoins qu'ils seront soit hors-la-loi, soit forcés de se retirer.
Captain America et Iron Man
(Chris Evans et Robert Downey Jr)
A Vienne, les chefs d'Etat ou leurs représentants sont réunis pour voter la loi encadrant les super-héros. Parmi eux, Black Widow fait la connaissance du roi du Wakanda, T'Chaka, et son fils, T'Challa. Celui-ci remarque des mouvements suspects dans la rue et, peu après, une camionnette explose, soufflant le bâtiment et tuant plusieurs personnes - dont T'Chaka.
Rapidement, l'enregistrement d'une caméra de vidéo-surveillance de la rue où a eu lieu l'attentat circule et permet d'identifier le terroriste : il s'agit de Bucky Barnes alias Winter Soldier ! T'Challa jure de le tuer, même si Black Widow tente de le raisonner tout comme elle essaie de dissuader Captain America de vouloir appréhender son ami avant les force spéciales lancées à ses trousses.
Mais Steve Rogers bénéficie d'informations, transmises par l'agent Sharon Carter, et localise Bucky dans une de ses planques à Bucarest.
Black Panther
(Chadwick Boseman)
A Bucarest, avec Falcon, Captain America essaie de stopper Bucky tout en affrontant Black Panther. Mais finalement tous se font arrêter par les forces spéciales. Black Panther se démasque alors et se révèle être le prince T'Challa.
Bucky est incarcéré et mis à la disposition d'un psychologue, le Dr Broussard, qui l'interroge : ce dernier est en réalité Helmut Zemo, ressortissant de la Sokovie, en possession d'un carnet contenant des codes stimulant le conditionnement mental du Winter Soldier. Celui-ci réussit à se libérer et prend la fuite. Il affronte et écarte ceux (Tony Stark, Sharon Carter, Natasha Romanoff et T'Challa) qui s'interposent jusqu'à atteindre un hélicoptère. Mais Steve Rogers provoque le crash de l'appareil et en profite pour exfiltrer Bucky, k.o..
L'évasion du Winter Soldier et la disparition de Captain America et Falcon tend encore plus les relations entre le Général Ross et Tony Stark : le premier veut lancer ses troupes aux trousses des fugitifs avec la permission de les tuer, le second obtient un délai de 36 heures pour raisonner Rogers, Barnes et Wilson.
Iron Man et Black Widow convoquent des renforts en appelant Vision, en recrutant Spider-Man et en invitant Black Panther.
De son côté, Captain America obtient de Hawkeye qu'il sorte de sa retraite, que Scarlet Witch quitte Vision et que Ant-Man les rejoigne. Ils gagnent un aérodrome pour partir en Russie où Bucky pense que Helmut Zemo va aller pour réanimer d'autres super-soldats formés comme lui au sein de la "Red Room".
L'équipe de Captain America avec, de gauche à droite :
(Anthony Mackie, Paul Rudd, Jeremy Renner, Elizabeth Olsen,
Chris Evans, Sebastian Stan).
Mais, à l'aéroport, les Avengers dissidents sont attendus par ceux rassemblés par Iron Man.
L'équipe d'Iron Man avec, de gauche à droite :
Black Panther, Vision, Iron Man, Black Widow, War Machine
(Chadwick Boseman, Paul Bettany, Robert Downey Jr,
Scarlett Johansson, Don Cheadle).
Stark surprend Rogers lorsque Spider-Man intervient en lui subtilisant son bouclier. Ce geste déclenche les hostilités.
Spider-Man
(Tom Holland)
Un affrontement spectaculaire s'ensuit entre les deux formations et personne ne retient ses coups.
In fine, pourtant, Bucky et Captain America réussissent à monter dans le quinjet des Avengers et à quitter le champ de bataille grâce à Black Widow qui empêche Black Panther de tuer le Winter Soldier.
Iron Man et War Machine les prennent en chassent mais Vision, en voulant neutraliser Falcon dans le sillage du quinjet, blesse gravement James Rhodes. Stark laisse filer Captain America et Bucky pour sauver son ami, mais sans compter en rester là.
Iron Man et War Machine
Tandis que Rogers et Barnes retrouvent la base de la "Red Room", Stark se rend dans la prison pour super-humains du RAFT, où l'accueille le Général Ross. Ici ont été placés en détention Hawkeye, Scarlet Witch, Ant-Man et Falcon. A ce dernier, en brouillant les micros du complexe pénitentiaire, Stark demande de lui communiquer la destination de Captain America et Bucky, qu promet d'aider sans violence ni prévenir les forces spéciales car il a compris que Helmut Zemo les avait tous mystifiés en usurpant l'indentité du Dr Broussard et en manipulant l'image et la personnalité du Winter Soldier.
Iron Man s'envole pour la Russi après avoir juré à Ross que Sam Wilson ne lui avait rien avoué. Mais il ne s'est pas rendu compte que Black Panther l'a pris en filature.
Captain America et Bucky
En Russie, dans la base abandonnée, Captain America, Bucky et Iron Man retrouvent les super-soldats tués par Zemo. Celui-ci a gardé sa dernière manoeuvre pour la fin : il dévoile l'identité des deux personnes tuées par le Winter Soldier en 1991, une révélation bouleversante pour Iron Man.
Le malfrat prend la fuite en laissant ses trois adversaires s'entretuer. Sur le point de se suicider maintenant qu'il a vengé sa famille, il est stoppé par Black Panther.
Mais Zemo a réussi à briser les Avengers de l'intérieur : Captain America, laissant son bouclier à Iron Man, et Bucky s'échappent. Black Widow prend le maquis. Rhodes suit une rééducation. Les Avengers détenus au RAFT s'évadent avec l'aide de Rogers. Stark reçoit une lettre de ce dernier, lui assurant qu'il répondra toujours présent si le monde est en danger.
Deux scènes supplémentaires sont présentes durant le générique de fin :
- Bucky accepte d'être à nouveau endormi pour ne plus être manipulé mentalement. Steve Rogers a confié cette opération à T'Challa, revenu au Wakanda.
- Peter Parker, rentré à New York, auprès de sa tante May, découvre que Tony Stark a intégré à ses lance-toile un signal lumineux à l'effigie de Spider-Man et de quoi lui permettre de joindre (et d'être joint par) les Avengers. ("Spider-Man reviendra", peut-on ensuite lire.)
On pourrait facilement écrire une très longue critique après ces 2h 30 de grand spectacle au scénario exemplaire, qui font de Captain America 3 une des productions les plus abouties des studios Marvel. Revenir en détail sur les principaux "morceaux de bravoure" du film suffirait à produire un article fourni en compliments concernant l'écriture, la réalisation, l'interprétation : oui, tout cela prouve que Anthony et Joe Russo, qui avait déjà marqué les esprits avec le précédent opus consacré au Vengeur étoilé, ont brillamment pris la place laissée vacante sur le haut du podium par Joss Whedon (malgré l'inégal Avengers : L'ére d'Ultron) dans le "Marvel Cinematic Universe". Kevin Feige, le big boss des films de la firme, ne s'y est pas trompé en leur confiant les prochains longs métrages Avengers (qui formeront un diptyque).
Pourtant, la réussite de ce premier film ouvrant la 3ème Phase du "MCU" tient d'abord à sa simple maîtrise et son sens de la synthèse. Civil War s'inspire de la célèbre saga en sept épisodes écrite par Mark Millar en 2006-2007, mais a été adapté intelligemment par le duo Christopher Markus-Stephen McFeely, déjà aux commandes du script de Winter Soldier (le précédent Captain America) : ils ont su en tirer la substantifique moelle en exploitant aussi les événements survenus dans Avengers 1-2.
L'argument de départ est une habile conjugaison des dommages collatéraux causés antérieurement par les super-héros, non seulement sur un plan matériel mais aussi humain, et de l'issue de la mission qui ouvre l'histoire actuelle. C'est aussi efficace même si complètement différent de ce qui se passait dans la mini-série en comics il y a neuf ans. Dans les deux cas, la situation des Avengers est sérieusement et légitimement remise en question et la crise qui en découle est logique, admirablement exposée et développée. On retrouve les deux camps fédérés par Iron Man et Captain America, avec certes deux formations bien moins nombreuses que dans la saga de Mark Millar mais aussi spectaculairement et profondément agitées.
Entretemps, les studios Marvel ont commencé à initier les carrières d'autres personnages, dont il n'est pas impensable d'imaginer qu'à terme ils remplaceront les vedettes déjà au centre des films produits (soient Iron Man, Thor, Captain America). Avant de découvrir cet automne la première aventure de Dr Strange et ensuite de Black Panther, voire Black Widow et Captain Marvel, ou de retrouver Thor et les Gardiens de la Galaxie, on a fait ainsi connaissance l'an dernier avec Ant-Man et Spider-Man aura droit à un nouveau reboot (grâce à un accord enfin conclu entre Marvel et Sony, qui en détenait les droits cinématographiques exclusifs).
Civil War introduit donc Black Panther mais aussi la nouvelle version de Spider-Man. Le premier s'intègre très bien dans l'intrigue, même si ses origines seront sans doute plus complètement développées dans son propre film : avec le prince héritier du Wakanda, les scénaristes évoquent directement la provenance du métal dont est fait le bouclier de Captain America (et que Howard Stark, le père de Tony, a forgé), agrandissent la cartographie du monde selon Marvel, et offrent même un substitut très efficace à Wolverine (qui, comme tous les mutants de l'éditeur, appartient pour le cinéma à la compagnie Fox). Porté par l'interprétation charismatique et subtile de Chadwick Boseman, la Panthère Noire a fière allure.
Pour ce qui est de Spider-Man, la greffe est plus délicate : les studios Marvel ont voulu à l'évidence fêter au plus vite le retour au bercail d'un de leurs héros les plus emblématiques, mais il entre dans l'histoire avec moins de fluidité. Là, l'origine de ses pouvoirs et de la vocation secrète de justicier de Peter Parker, qui est désormais un adolescent beaucoup plus jeune que chez Sam Raimi (joué alors par l'horripilant Tobey Maguire) et Marc Webb (joué par le plus talentueux Andrew Garfield), sont mentionnées de façon très allusive. Mais une fois le tisseur en action, le plaisir est indéniable, le personnage ayant l'humour, la tchatche et l'ingéniosité de son modèle de papier, et Tom Holland l'incarne à la perfection.
Le scénario est donc, comme j'ai essayé d'en rendre compte le plus fidèlement possible dans le résumé, très riche en rebondissements, déployant un récit dense, complexe, mais impeccablement clair, dynamique. Pour les deux tiers de l'histoire, on a en vérité davantage l'impression d'assister à un film Avengers 2-bis tant les péripéties en découlent organiquement et parce que l'équipe de héros est présente. Pourtant il est indiscutable qu'il s'agit bien du troisième chapitre des aventures de Captain America car il est le personnage conducteur et Bucky Barnes/le Soldat de l'Hiver son pivot narratif. Dans le troisième et dernier acte du film, une fois les Vengeurs écartés et malgré les présences encore décisives d'Iron Man (Robert Downey Jr, plus sobre, et c'est bienvenu, que d'habitude) et (dans une moindre mesure) de Black Panther, les deux survivants de la 2nde guerre mondiale sont au premier plan.
Comme tout bon action movie qui se respecte, il faut un bon méchant : Helmut Zemo, interprété avec une rage contenue très inspirée par Daniel Brühl, est mieux que ça - c'est un vilain intéressant, dont le mobile, classique au demeurant (la vengeance), est exploité de manière très raffinée (il cause une fracture nette et durable au sein des Avengers, fragilisés dès le début par le fait que l'ONU veut désormais les encadrer). C'est plus diabolique que la tentative de conquête par Loki et les Chitauris ou le plan d'épuration de Ultron. La façon dont le script amène la révélation des victimes tués lors d'une mission en 1991 par le Winter Soldier est franchement excellente et choquante, justifiant la réaction d'Iron Man et obligeant le spectateur plutôt acquis à Captain America à réévaluer son indéfectible soutien à Bucky (et donc son refus d'être soumis à une loi sur les actions des justiciers).
A l'intérieur de cette intrigue passionnante, Markus et McFeely ont aussi réussi là où Whedon s'était pris les pieds dans Avengers 2 en parvenant à animer un casting pléthorique sans oublier personne en route, et même en précisant quelques relations, comme celle entre Vision (Paul Bettany, épatant parce qu'il semble vraiment sortir des pages de la BD) et Scarlet Witch (Elizabeth Olsen, dosant mieux ses effets pour traduire le désarroi de son personnage), ou entre Steve Rogers (Chris Evans, franchement parfait en boy-scout fidèle en toutes occasions à ses convictions, ses amis) et Sharon Carter : deux romances à la fois assez naturelles et contrariées par les circonstances. Tout en devant composer avec les présences du Faucon (irréprochable Anthony Mackie) et Black Widow (à laquelle Scarlett Johansson prête hélas ! peu de relief, mais dont les rapports avec le reste des héros s'enrichit très habilement - pour Natasha, sa position finale devient même idéale pour qu'elle ait enfin droit à son propre film maintenant), on assiste aux retours de Hawkeye (auquel Jeremy Renner donne enfin sa pleine mesure d'emmerdeur attachant) et de Ant-Man (Paul Rudd n'a besoin que d'une scène pour conserver son capital sympathie - et ce, sans compter la surprise jubilatoire que réserve Scott Lang aux fans des comics...).
Trois séquences, en plus du prologue déjà musclé, offrent de grands moments de baston aux spectateurs : entre un assaut incroyable façon close-combat dans un escalier à Bucarest (avec Captain America et Bucky) et le "triel" à la fin (entre Capt, Bucky et Iron Man), on a droit à une bataille ahurissante lors du face à face des deux factions d'Avengers à l'aéroport. Les frères Russo la mettent en scène avec maestria, les pouvoirs de chacun sont fabuleusement bien utilisés et représentés, le montage est à la fois nerveux et lisible, et les oppositions entre Spidey et Cap et Black Panther et Bucky sont simplement jouissives. On oublie complètement que durant ce long fight Black Widow ou Vision sont finalement bien discrets. Mais c'est incontestablement la meilleure séquence de ce genre depuis le règlement de comptes entre les Avengers et les Chitauris dans le premier film de Whedon (même si ce dernier osait des plans sans coupures encore plus impressionnants).
Tout n'est pas accompli dans ce film : ainsi, le personnage du Général Ross (William Hurt, qui se contente du minimum) est interchangeable (lié à Hulk, qui n'apparaît pas dans l'histoire, il n'a pas le charisme d'un Nick Fury, également absent - une première depuis le début du "MCU" !) et celui d'Everett Ross (Martin Freeman, transparent) est inutile. Sharon Carter demande, elle aussi, à être plus fortement définie dans l'avenir (Emily Van Camp est ravissante, mais moyennement crédible en agent de terrain). Quant au sort infligé à War Machine (que Don Cheadle joue à l'économie), il laisse au goût mitigé : il est sacrifié sans provoquer une grande émotion.
Mais ces faiblesses et réserves n'entament pas la qualité globale du film, qui bouscule vraiment le statu quo et promet beaucoup pour la suite (à laquelle se mêleront en prime de nouveaux personnages et autant d'éléments originaux accrocheurs). Encore une fois, Marvel nous en donne pour notre argent, comblant le fan, épatant l'amateur, et imposant les frères Russo comme une paire d'as : Kevin Feige peut être tranquille, sa (plus du tout) petite entreprise n'est pas prêt de connaître la crise en s'appliquant aussi bien dans ses productions.