Affichage des articles dont le libellé est Audrey Hepburn. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Audrey Hepburn. Afficher tous les articles

jeudi 2 février 2017

DEUX TÊTES FOLLES, de Richard Quine (1964)


DEUX TÊTES FOLLES (Paris When It Sizzles) est un film réalisé par Richard Quine.
Le scénario est écrit par George Axelrod, d'après le film La Fête à Henriette réalisé par Julien Duvivier et écrit par Julien Duvivier et Henri Jeanson. La photographie est signée Charles Lang Jr.. La musique est composée par Nelson Riddle.


Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Hepburn (Gabrielle Simpson/Gaby), William Holden (Richard Simpson/Rick), Tony Curtis (Philippe/Maurice), Noel Coward (Alexander Meyerheim), Raymond Bussières (François, le chauffeur de Rick).

 Richard Benson
(William Holden)

Richard Benson est un scénariste réputé mais dilettante qui profite de sa luxueuse suite dans un palace parisien tandis que le producteur Alexander Meyerheim attend qu'il lui remette un script de 138 pages pour son prochain film. Nous sommes Vendredi et il doit livrer sa copie le Lundi 14 Juillet.
Gabrielle Simpson
(Audrey Hepburn)

Pour l'aider à rédiger le scénario et stimuler son imagination, on lui envoie Gabrielle Simpson comme secrétaire. Elle habite dans la capitale depuis deux ans, venue à l'origine pour y étudier les films de "la Nouvelle Vague" et leurs auteurs, et y a trouvé un fiancé, Philippe, un comédien qui la néglige au profit de sa carrière  qui ne décolle pas. 
L'inspecteur Gilet et Philippe/Maurice
(Grégoire Aslan et Tony Curtis)

Gabrielle découvre, surprise, que Richard n'a encore rien écrit mais ils se mettent aussitôt au travail en testant plusieurs amorces d'histoires à partir d'un titre : La Fille qui a volé la Tour Eiffel. Mais très vite la narration patine, faute d'idées accrocheuses et cohérentes. 
Rick et Gaby dans La Fille qui a volé la Tour Effeil

Gabrielle tente de prendre les rênes du récit mais l'intrigue dérive alors dans un délire absurde qui emprunte tous les clichés des films de genre - du musical à l'espionnage en passant par la romance, le fantastique, le polar ou la reconstitution historique.
Gabrielle et Richard

Après une nuit de repos pour elle, Richard a, contre toute attente bien avancé en imaginant un récit prometteur impliquant un redoutable voleur (prénommé Rick) qui s'allie avec une ancienne délinquante (Gaby), dont l'inspecteur Gilet d'Interpol se sert pour le piéger. 
Rick et Gaby

Rick compte rançonner un producteur de cinéma contre la restitution des bobines d'un film (La Fille qui a volé la Tour Eiffel). Mais le nabab préférerait en détruire la pellicule, quitte à partager avec le voleur l'argent des assurances ensuite.  
Gaby et Rick

Rick refuse et prend la fuite avec Gaby mais il est abattu en montant dans le jet privé du producteur par Maurice (sosie de Philippe), l'adjoint de Gilet. Cette fin pessimiste déçoit Gabrielle mais suffit à Richard qui est soulagé d'avoir terminé son travail, quel qu'en soit la qualité. 
Rick et Gaby

Comme il l'explique à Gabrielle, il considère de toute façon sa carrière comme un échec et s'est résigné au fait que le cinéma moderne néglige l'importance d'une bonne histoire. Il congédie la jeune femme pour ne pas l'entraîner dans sa chute. Mais, une fois seul, ses sentiments pour elle le convainquent de profiter de la vie avec celle qu'il aime et il la rattrape pour le lui dire. Conquise par ce regain d'énergie qu'elle lui inspire, elle abandonne son fiancé pour fuir avec Richard dans Paris dont le ciel est illuminé par le feu d'artifices du 14 Juillet.

Tourné durant l'été 1962 (en même temps que Charade, de Stanley Donen, également avec Audrey Hepburn), Paris When It Sizzles (soit : "Quand Paris crépite", comme sous un feu d'artifices) est un remake de La Fête à Henriette (1952), réalisé par Julien Duvivier, co-écrit par Henri Jeanson.

Ecrit par George Axelrod (à qui on doit les scripts de rien moins que Sept Ans de réflexion de Billy Wilder en 1955, ou Diamants sur canapé de Blake Edwards en 1961 - déjà avec Audrey Hepburn...), le scénario n'a conservé que la situation de départ - la rédaction d'une histoire par deux scénaristes en panne d'inspiration. Mais l'intérêt est ailleurs car le film de Richard Quine révèle plusieurs niveaux de lecture au fur et à mesure qu'il se déroule.

On a pu reprocher à ce long métrage sa fantaisie un peu forcée ou sa mise en route un peu laborieuse, mais c'est que le traitement appliqué par le cinéaste ne fait justement pas mystère que, parfois, les auteurs doivent doser leurs effets en tâtonnant et que lancer une intrigue peut prendre du temps. C'est à la base même de ce que traverse le personnage de Richard Benson, incapable de livrer un script, de raconter une histoire, mais qui se raconte des histoires et en raconte aussi à la charmante Gabrielle venue l'aider. 

A son contact, il retrouve moins l'inspiration que l'envie de profiter de la vie, en commençant par aimer une jeune femme sensible à sa séduction et sa légèreté mais surtout stimulant son imagination. Quine met en scène ce glissement - un auteur qui n'écrit plus parce que, d'abord, il ne croit plus à ce qu'il écrit - en faisant justement de son héros le spectateur désabusé de son existence et de sa carrière. A la fin, il ne peut plus continuer à (se) mentir. Mais, en attendant, il imagine avec sa secrétaire-assistante d'ultimes rebondissements délirants à une intrigue absurde (uniquement bâtie autour d'un titre grotesque) : ensemble ils épuisent les propositions narratives de tous les genres cinématographiques (espionnage, polar, romance, musical, comédie, etc.) et ils revisitent du même coup tout ce qui a fait a gloire des productions hollywoodiennes qui, en 1964, est en voie de disparition.

Quine tourne en dérision aussi bien les clichés attachés aux films d'hier qu'à ceux qui émergent, épinglant "l'Âge d'Or", brocardant "la Nouvelle Vague" : il le fait cependant sans méchanceté, son propre projet est divertissant, pas moralisateur. Le seul point qu'il regrette clairement est que le scénario, le soin porté à sa rédaction, n'est plus qu'un prétexte désormais. Or, sans histoire solide, point de bon film, et comme le film dans le film (La Fille qui a volé la Tour Eiffel) le prouve, ne subsiste qu'une succession de péripéties loufoques, irréalistes, abêtissantes. Une parodie illustrant la stérilité aussi bien du système des majors (avec une production de masse) que l'illusion d'un renouveau narratif par les cinéastes émergents (qui prétendent tout réinventer alors qu'ils restent influencés par des artistes du passé).

La réalisation de Quine a quelque chose de musical dans ses variations de tempos, son apparente improvisation, son esthétique pop (la photo de Charles Lang Jr. souligne les couleurs éclatantes des costumes et des décors pour distinguer les scènes "réelles" et celles, artificielles, des scènes "fictives").

Mais là où le film est sans doute le plus troublant, c'est dans sa manière d'exploiter la mythologie attachée à ses interprètes : aussi porté sur la bouteille, amoureusement résigné et épris de sa partenaire que son personnage, William Holden compose en vérité à peine cet auteur essoufflé mais revigoré par celle qu'il aimait depuis le tournage de Sabrina (Billy Wilder, 1952), Audrey Hepburn, divine comme d'habitude, sur laquelle le temps a glissé, dans ce registre romantico-fantaisiste qui lui allait aussi bien que les costumes de Givenchy. Les citations à Vacances Romaines (quand Holden partage la frange de Hepburn comme Gregory Peck), Drôle de frimousse (lorsque Holden rappelle qu'ils n'écrivent pas un musical), Tony Curtis (dans un second rôle de nigaud très drôle), les caméos non crédités de Marlene Dietrich ou Mel Ferrer (Mr. Hepburn), tout participe de cette mise en abyme malicieuse.

Un peu inégal rythmiquement donc, mais d'une densité épatante, Deux Têtes folles est un petit bijou. 

samedi 10 décembre 2016

DRÔLE DE FRIMOUSSE, de Stanley Donen (1957)


DRÔLE DE FRIMOUSSE (Funny Face) est un film réalisé par Stanley Donen.
Le scénario est écrit par Leonard Gershe, d'après le livret de Gerard Smith et Fred Thompson pour la comédie musicale de George et Ira Gershwin. La photographie est signée Ray June, supervisée par Richard Avedon. La musique est composée par Roger Edens et Leonard Gershe, les chansons par George et Ira Gershwin. 

Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Hepburn (Jo Stockton), Fred Astaire (Dick Avery), Kay Thompson (Maggie Prescott), Michel Auclair (Pr. Emile Flostre), Richard Flemyng (Paul Duval).
 Dick Avery et Jo Stockton
(Fred Astaire et Audrey Hepburn)

Maggie Prescott dirige le magazine "Quality" et veut, pour rester toujours en pointe des tendances de la mode, trouver un nouveau visage à la fois "beau" et "intelligent" pour incarner sa publication. Avec son photographe Richard "Dick" Avery, son équipe d'assistants et une mannequin, elle investit une librairie de Greenwich Village pour un photoshoot improvisé. Jo Stockton, la jeune femme qui travaille là, se voit mettre dehors après avoir exprimé son sentiment sur la superficialité de la mode. 
Jo et Dick

En développant ses clichés, Dick remarque la photogénie de Jo et convainc Maggie que c'est elle qui doit représenter le nouveau modèle de "Quality". La rédactrice l'attire dans ses locaux pour la pièger mais Jo prend la fuite quand on lui parle de la rhabiller et de lui couper les cheveux. Elle réfugie dans la chambre noire de Dick qui, pour l'amadouer, lui propose d'aller à Paris pour y faire de nouvelles images et défiler pour le couturier Paul Duval tout en en profitant pour rencontrer son idole, le philosophe Emile Flostre, chantre du courant de pensée de "l'empathicalisme". 
Maggie Prescott, Dick Avery et Jo Stockton  : "Bonjour Paris !"
(Kay Thompson, Fred Astaire et Audrey Hepburn)

Lors des prises de vue dans la capitale française, Jo tombe irrésistiblement amoureuse de Dick qui se montre bienveillant et patient avec elle sans se douter des sentiments qu'il lui inspire. Une nuit qu'elle se prépare pour assister à un gala, elle apprend que Flostre donne une conférence dans un café et décide de s'y rendre après avoir prévenu sa logeuse où Dick, qui doit passer la prendre, où il la trouvera.
Jo et Dick

Quand le photographe la rejoint, il met Jo dans l'embarras en se moquant du vaniteux Flostre et en lui rappelant ses engagements vis-à-vis de "Quality". Le lendemain, en coulisses du défilé du couturier Paul Duval, Maggie assiste, médusée, à la dispute entre Jo et Dick, chacun reprochant à l'autre le mépris qu'il affiche pour ses centres d'intérêt. La réception tourne au désastre devant un public hilare. La jeune libraire retourne le soir venu chez Flostre qui reçoit à son domicile ses adeptes mais s'isole avec elle dans son bureau. 
Jo

Maggie et Dick intriguent pour s'incruster dans cette soirée et surprennent le philosophe en train de draguer Jo. Comme il veut les chasser, Dick l'assomme accidentellement.  
Emile Flostre, Jo Stockton, Dick Avery et Maggie Prescott
(Michel Auclair, Audrey Hepburn, Fred Astaire et Kay Thompson)

Jo les renvoie, furieuse, puis ranime Flostre qui tente alors de l'embrasser. Offusquée, elle l'assomme à nouveau.
Le Pr. Flostre et Jo

Le lendemain, une nouvelle présentation de la collection de Paul Duval est organisée et Jo honore son engagement pendant que Maggie s'affaire à retrouver Dick qui, la veille au soir, lui a annoncé son intention de repartir à New York. A la fin du défilé, en robe de mariée et en larmes, Jo s'enfuit. Dick, pris de remords, surgit alors mais Maggie ignore où sa protégée est partie.
Dick et Jo

Intuitivement, Dick se rend à une petite église où il a photographiée Jo et l'y retrouvent. Ils s'embrassent, assumant enfin leur amour.

Radicalement différent de la comédie musicale de 1927 dont il n'a gardé que le titre et quatre chansons, Funny Face est une merveille absolue du genre, qui aura permis à l'aérien Fred Astaire de renouer avec le rôle qu'il tint trente ans auparavant aux côtés de sa soeur Adele. Il a d'ailleurs les chorégraphies pour le grand écran avec Eugene Loring de cette adaptation de Wedding Bells (le titre initial du long métrage devait d'ailleurs être Wedding Day).

Contrairement à My Fair Lady (George Cukor, 1964), Drôle de Frimousse permet d'entendre la divine Audrey Hepburn chanter vraiment sur quatre titres, dont le superbe solo How Long Has This Been Going On ?. Sa formation de danseuse lui permet également d'assurer deux fabuleux numéros, dont une tonique parodie de danse contemporaine dans le café-philo.

Fred Astaire, alors âge de 58 ans, fut imposé par Hepburn, qui était une de ses admiratrices, alors que sa carrière était déclinante : il chante et danse - non, il vole ! Car Astaire n'était pas un athlète comme Gene Kelly, c'était un génie absolu : regardez-le là-dedans, et vous verrez que Michael Jackson n'a rien inventé (voir son numéro dans la cour d'immeuble où il joue les matadors avec son parapluie et son imperméable) - merveilleusement, mélange de classe et de bonne humeur, notamment sur Let's Kiss And Make Up

Quant à Kay Thompson, elle accède à un vrai rôle après avoir fait sa carrière comme directrice musicale dans de nombreux films, avec ce personnage inspiré de l'éditrice Diana Veerland : un duo avec Hepburn, un autre avec Astaire, et un trio, plus le solo d'ouverture, endiablé, Think Pink !

Richard Avedon, conseiller artistique du film, a inspiré le personnage de Dick (Dick étant un diminutif de Richard) Avery (Avery se distinguant à peine de Avedon) : le portrait d'Audrey Hepburn que développe Fred Astaire deviendra d'ailleurs une des images les plus célèbres de l'actrice par la suite.

Mais Funny Face ne se résume pas à des performances et des clins d'oeil, même s'il fut ironiquement présenté comme le premier et seul "MGM Musical" produit par Paramount depuis que Roger Edens et Stanley Donen en étaient les figures emblématiques aux côtés de l'unité créatrice d'Arthur Freed. Malgré ses qualités exceptionnelles, le film réalisera d'abord un score décevant en salles, malgré une critique unanimement élogieuse, et ne sera redécouvert que lors d'une deuxième exploitation. Il inspirera longtemps la pop culture puisque Whitney Houston le citera dans son clip I'm your baby tonight, Disney dans son dessin animé La Belle et la Bête (2001), Madonna sur la couverture de son album Erotica, The Divine Comedy dans un sample sur une chanson de Promenade, Sophie Ellis-Bextor dans la vidéo Take me home, mais aussi dans des pubs pour la marque de vêtements Gap, la série télé Gilmore Girls, pour une poupée Barbie et dans le titre Countdown de Beyoncé !

Cette référence des musicals doit beaucoup à Audrey Hepburn qui renonça au rôle-titre de Gigi (Vincente Minnelli, 1958) pour le tourner. Elle est inoubliable dans ce rôle, déjà fabuleusement jolie en libraire habillée en gris et noir, avant de rayonner dans un festival de couleurs. Le film est une ode au cinéma comme art du mouvement et Stanley Donen y prouve son génie dans l'enchaînement des tableaux dont il assume l'artificialité pour expérimenter en permanence : le Technicolor est aussi flamboyant dans les scènes de danse et de shooting que brumeux dans les moments plus calmes et bucoliques (magnifique séquence dans le parc de la petite église) en passant par des clairs-obscurs étonnants (Paris by night).

Chaque espace possède sa lumière propre, une ambiance intense, une signification unique : ainsi, c'est dans l'obscurité d'une chambre de développement photographique que Dick révèle à Jo sa beauté, dévoilant cette féminité qu'elle estime superficielle. Puis c'est un ballet multicolore pop lorsqu'il en fait une mannequin à Paris. Entre deux chansons et numéros dansés, Donen suggère l'amour naissant de son héroïne mais aussi la jalousie du photographe vis-à-vis d'Emile Flostre. Le choix des couleurs dans les lumières comme les vêtements raconte une histoire parallèle et traduit le trouble qui gagne les protagonistes, les liens qui se tissent entre eux, les sentiments qui les assaillent. Sublime.

L'argument du récit est certes classique - l'éveil amoureux d'une jeune femme mais aussi le retour de flamme d'un homme plus âgé : tous deux sont saisis par surprise dans cette romance alors que tout les oppose. Il cherche un mannequin à modeler tel Pygmalion, elle cherche celui qui va la révéler à elle-même et au monde. Elle croit trouver son mentor avec Flostre mais ce n'est qu'un séducteur pompeux, alors que l'homme qu'elle aime et qui l'aime est celui qui la met en scène pour la libérer (en commençant par la sortir de cette librairie semblable à une grotte).

L'histoire aligne donc les clichés, au propre comme au figuré, mais sans se résumer aux caricatures : Paris y est idéalisé mais devient un lieu de découvertes où se définissent les sens et les sentiments. Et si le film égratigne l'existentialisme à travers "l'empathicalisme", c'est sans condescendance mais pour rappeler qu'on ne vit pas que d'idées.

Quoiqu'il en soit, c'est un enchantement constant pendant 100 minutes, pétillant comme du champagne, émouvant aussi - et cette réussite rappelle le brio de Stanley Donen, idéalement entouré par ses interprètes, pour repenser le format, revisiter le genre, en un déferlement visuel d'une élégante sensualité, une captation du mouvement (quitte à l'arrêter pour figurer la prise d'une photo). Derrière ce tourbillon surtout il y a de la joie, un optimisme vivifiant, poétique, jamais niais ni grandiloquent. Un antidote contre tous les "déclinistes".

samedi 8 octobre 2016

CHARADE, de Stanley Donen (1963)


CHARADE est un film réalisé par Stanley Donen.
Le scénario est écrit par Peter Stone et Marc Behm. La photographie est signée Charles Lang Jr.. La musique est composée par Henry Mancini.


Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Hepburn (Regina "Reggie" Lampert), Cary Grant (Peter Joshua), Walter Matthau (Hamilton Bartholomew), James Coburn (Tex Panthollow), George Kennedy (Herman Scoby), Ned Glass (Leopold Gideon), Jacques Marin (inspecteur Edouard Grandpierre), Thomas Chemsky (Jean-Louis).

Regina "Reggie" Lampert rentre de ses vacances à la montagne et apprend le décès de son mari, Charles, après avoir été jeté d'un train. Elle découvre aussi, sidérée, qu'il avait vendu aux enchères tout le mobilier de leur appartement parisien.
Hamilton Bartholomew et Regina Lampert
(Walter Matthau et Audrey Hepburn)

Désemparée, elle n'est toutefois pas au bout de ses surprises : Hamilton Bartholomew, administrateur de la C.I.A., la contacte pour l'informer que Charles avait volé 250 000 $ à la résistance française en 1944 avec trois complices qui veulent récupérer le magot, convaincus que Reggie est en sa possession désormais.
Peter Joshua et Reggie Lampert
(Cary Grant et Audrey Hepburn)

La jeune et jolie veuve, plus interloquée qu'inconsolable après ces révélations sur son époux qu'elle connaissait si mal, peut heureusement compter sur le soutien de Peter Joshua, un homme qu'elle a rencontré à la montagne et à qui elle avait donné rendez-vous à Paris.
Néanmoins, elle ignore qu'il est un menteur en relation avec les trois complices de feu Charles Lampert - Herman Scoby, Tex Panthollow et Leopold Gideon - à qui il demande de cesser d'effrayer Reggie, persuadé qu'il arrivera à savoir où elle a caché le butin qu'ils convoitent tous. 
Herman Scoby, Jean-Louis, Tex Panthollow et Leopold Gideon
(George Kennedy, Thomas Chemsky, James Coburn et Ned Glass)

Mais les trois canailles ne baissent pas les armes. Des tensions les divisent même assez vite après que Peter ait suggéré que le premier qui mettra la main sur l'argent ne le partagera pas avec les autres. Montés les uns contre les autres, ils s'entretuent, ce qui met la police sur les dents - en particulier le pourtant débonnaire inspecteur Grandpierre.
Eprouvée autant qu'intriguée par la tournure des événements, Reggie démasque Peter qui la mène en bateau en lui racontant qu'il est un des amis de Charles Lampert, puis le frère d'un de ses camarades de guerre, puis un voleur animé par l'appât du gain.
La jeune femme pardonne pourtant tous ses mensonges à ce séduisant aigrefin, seul à la protéger contre les autres et avec lequel elle inspecte une dernière fois les affaires de son mari, susceptibles de les diriger vers les 250 000 $. 
Une intrigue timbrée...

Ce magot sera finalement récupéré sous une forme inattendue et après un ultime règlement de comptes. Quant à Peter Joshua, il réserve encore un tour à Reggie...

Charade est le plus élégant et réussi des hommages au maître du suspense, Alfred Hitchcock, dont les innombrables imitateurs n'ont souvent retenu que les effets de style les plus voyants sans comprendre que ses productions reposaient sur des métaphores fantaisistes ou dramatiques de ses obsessions narratives ou intimes.

La seule présence au générique de Cary Grant suffit à établir un lien entre le film de Stanley Donen, alors au tournant de sa carrière de réalisateur, abandonnant les comédies musicales qui firent sa gloire, de Chantons sous la pluie, co-signé avec Gene Kelly, à Drôle de Frimousse, avec Fred Astaire et déjà Audrey Hepburn. Mais c'est encore plus évident quand on examine son rôle, si semblable aux partitions que lui offraient Hitch' : celui d'un homme séduisant, désinvolte et ambigu, que les faits ne cessent d'accabler et d'innocenter.

Donen et ses deux scénaristes - dont le romancier Marc Behm - se moquent cependant de la mécanique pure du suspense : l'argent convoité est un "Mac Guffin", c'est-à-dire un prétexte narratif pour pimenter les multiples péripéties traversées par les personnages. Le procédé permet de provoquer courses-poursuites et jeux de séduction jusqu'à la résolution farfelue mais efficace de l'énigme - bien malin celui qui devinera avant la fin ce que sont devenus les 250 000 $ et qui manipule qui dans cette affaire tortueuse.

Le film se déroule à Paris, décor familier du cinéaste (Drôle de frimousse s'y passait déjà, six ans auparavant) qui filme la capitale française avec dérision (Cary Grant qui, découvrant la cathédrale de Notre-Dame-de-Paris se demande qui a posé ça là). Il s'abandonne à la représentation des clichés comme il le fait avec les codes de la comédie policière : promenades romantiques sur les quais de la Seine, balades au clair de lune en bateau-mouche, cavales dans le métro, bagarre sur les toits des Galeries Lafayette - autant de cartes postales savoureuses, superbement photographiées.

Alternant en permanence tension dramatique et passages légers, le spectateur est captivé et diverti car il ne sait jamais ce qui, de la comédie ou du polar, ce qui va l'emporter, à l'image de cette séquence où Reggie et Peter vont dans un club et participent à un jeu consistant à faire passer une orange d'invité en invité sans se servir de ses mains : tout démarre dans les rires puis bascule soudainement quand un des malfrats vient menacer la jeune femme qui se réfugie dans une cabine téléphonique au sous-sol où elle est successivement rejointe par un autre de ses ennemis, la tourmentant sadiquement avec des allumettes, puis par Peter qui la réconforte une nouvelle fois.

Portés par des dialogues pleins d'esprit, au service parfois de situations loufoques (comme quand Grant prend sa douche tout habillé), les acteurs sont à la fête, et leur amusement est communicatif : Audrey Hepburn, offrant un véritable défilé Givenchy, est magnifique dans ce rôle de veuve pas très éplorée, qui s'inscrit dans la dimension plus mature de ses rôles des années 60 (elle n'est plus cette jeune fille aux yeux de biche mais une femme refusant d'être victimisée). Le couple qu'elle forme avec Cary Grant, dont l'interprétation savoureuse de filou irrésistible, prouve la complicité exceptionnelle entre eux. 

On ne peut que déplorer qu'ils n'aient pas tourné à nouveau ensemble, sachant justement que Hitchcock voulut les réunir auparavant dans un projet qui ne vit jamais le jour (No bail for the judge - Hepburn y renonça après une fausse couche consécutive à une chute de cheval durant Le Vent de la plaine de John Huston, en 1959, et à cause d'une scène de viol qui la dérangeait).

Les seconds rôles sont également fameux; en particulier Walter Matthau (impeccable en imposteur bonhomme), James Coburn (glaçant en "cowboy" aux allumettes) et George Kennedy (terrible avec son crochet).

Pour accompagner tout ça, vous avez en plus droit à une magnifique musique de Henry Mancini et un sublime générique conçu par Maurice Binder (qui signa ceux de nombreux "James Bond").

Ce trésor, sommet de chic, fera l'objet d'un pitoyable remake en 2002 (La vérité sur Charlie, de Jonathan Demme, avec Thandie Newton et Mark Wahlberg), dont le seul mérite est de prouver le brio de la version initiale, fruit des talents réunis de Donen, Grant et Hepburn. 

VACANCES ROMAINES, de William Wyler (1953)


VACANCES ROMAINES (Roman Holiday) est un film réalisé par William Wyler.
Le scénario est écrit par John Dighton, Ian McLellan Hunter et Dalton Trumbo, d'après une histoire de ce dernier. La photographie est signée Henri Alekan avec Frank F. Planer. La musique est composée par Georges Auric.


Dans les rôles principaux, on trouve : Gregory Peck (Joe Bradley), Audrey Hepburn (la Princesse Anya), Eddie Albert (Irving Radovich).
La Princesse Anya
(Audrey Hepburn)

En déplacement officiel à Rome, la Princesse Anya est excédée par les rigueurs du protocole et ses obligations de représentation. Elle aimerait pouvoir évoluer dans le monde réel et, pour cela, elle fugue une nuit du palais de l'ambassade pour faire tout ce qui lui passe par la tête, peut-être pour la première et dernière fois de sa vie.
Joe Bradley et Ann
(Gregory Peck et Audrey Hepburn)

Elle rencontre ainsi Joe Bradley qui, en la reconnaissant, médusé, se garde bien de lui révéler qu'il est un correspondant de la presse américaine. Journaliste dilettante, il sait qu'il tient là le sujet d'un article sensationnel dont le paiement lui permettrait de rentrer aux Etats-Unis.
Ann et Joe

Ann visite ainsi Rome incognito avec son guide improvisé sans se douter qu'il fait un reportage sur elle, que les autorités prétendent malade pour expliquer qu'elle ne peut pas remplir ses obligations publiques.
Joe Bradley, Ann et Irving Radovich
(Gregory Peck, Audrey Hepburn et Eddie Albert)

Bradley peut compter sur la complicité de son collègue Irving Radovich, photographe séducteur, facétieux et volage. Mais le journaliste est de plus en plus troublé et charmé par la princesse, une jeune femme en vérité intelligente, raffinée, mais aussi malheureuse, écrasée par le poids de sa fonction et ses devoirs. 
Joe et Ann

Ils tombent amoureux mais doivent se quitter au terme de cette escapade de 24 heures. Joe Bradley choisira de sacrifier son article pour ne pas la trahir tandis qu'elle se sera émancipée suffisamment pour imposer à sa cour son agenda...

Vacances romaines, avant de devenir le classique que l'on sait (et si vous ne le savez pas, dépêchez-vous de corriger ça en visionnant cette merveille), eût une genèse particulièrement compliquée. Quelques exemples pour prouver que le film aurait pu être tout autre :

- c'est Frank Capra qui devait initialement le réaliser mais il se désista car il craignait de subir des représailles de la part de la commission contre les activités anti-américaines dont l'auteur de l'histoire originale, Dalton Trumbo, était victime pour ses sympathies communistes (il sera "blacklisté" à cause de cela et son nom ne figurera au générique que sous un pseudonyme avant d'être réhabilité plus de vingt ans après) ;

- quand William Wyler hérita du script, il songea d'abord à Elizabeth Taylor puis Jean Simmons pour le rôle principal avant qu'on lui parle d'une jeune première qui répétait la pièce de théâtre Gigi écrite par Colette et produite à Broadway, une inconnue de 24 ans, Audrey Hepburn. Un choix judicieux puisqu'elle gagnera pour son premier rôle l'Oscar de la meilleure actrice en 1954 !

- Enfin, Cary Grant refusa d'incarner Joe Bradley car il savait que toute l'attention du public serait monopolisée par le personnage de la princesse Anya - qui, selon les échotiers de l'époque, aurait été inspiré par la princesse Margaret et sa liaison avec le pilote de l'UAF Peter Townsend, un roturier...

Malgré toutes ces péripéties, Roman Holiday est un film qui a (conservé) une grâce incomparable, absolue, qui doit énormément à Audrey Hepburn, au sujet de laquelle Cary Grant quand il tourna plus tard Charade avec elle déclara : "le cadeau que je souhaite pour Noël, c'est de refaire un film avec elle." Sa beauté et sa fraîcheur révolutionnèrent les canons féminins du cinéma, représentant une alternative à elle seule aux brunes pulpeuses et aux blondes atomiques en vogue. Ballerine de formation, ayant grandi dans la Hollande occupée par les nazis dans des conditions misérables (qui explique sa minceur mais aussi son engagement humanitaire à la fin de sa vie), elle n'avait alors aucune expérience au cinéma et, durant ses essais pour la Paramount qui produisait le film, Wyler demanda à son assistant de continuer à la filmer à son insu après la fin de la scène pour vérifier son naturel. Bien entendu, il tomba sous le charme, comme tous les spectateurs ensuite.

Tournée pour un budget modeste, d'une manière préfigurant les méthodes des cinéastes de "la Nouvelle Vague" avec des prises de vue en extérieur, le film profite du fait que Wyler sut saisir les ambiances de Rome et aborder avec tact et spontanéité ce récit initiatique aux airs de conte de fées. On devine rapidement que cette romance se terminera sur un adieu définitif car la relation de Joe Bradley et la princesse Anya est impossible mais sa brièveté lui confère son intensité.

Par ailleurs beaucoup trop de mensonges surviennent dans cette histoire, culminant avec la célèbre scène de "la Bouche de la Vérité" - où Gregory Peck convint avec Wyler de la jouer sans prévenir Audrey Hepburn qu'il allait lui faire croire que sa main serait arrachée afin d'immortaliser sa surprise. Joe Bradely et Ann sont aussi embarrassés l'un que l'autre car ils craignent d'être démasqués, mais après avoir échappé à la punition divine, le regard qu'ils échangent trahit leur attirance mutuelle et aussi la mélancolie relative au fait qu'ils ne pourront rester ensemble et vivre leur amour. Et quand ils se quitteront, le baiser qu'ils se donnent est celui d'une consolation poignante après cette parenthèse enchantée.

Pourtant Wyler filme la véritable grande scène romantique lors de la conférence de presse finale où les deux personnages ne peuvent plus communiquer que visuellement et par sous-entendus : il lui assure qu'il ne trahira pas sa confiance (il ne publiera pas d'article sur sa fugue), elle serre ensuite la main de tous les journalistes juste pour pouvoir toucher une dernière fois celle de Joe Bradley. Un moment bouleversant, mené avec une subtilité exemplaire.

Gregory Peck est magistral dans ce rôle qui le voit passer du type désinvolte et opportuniste à l'homme transfiguré par cette Cendrillon moderne à laquelle Audrey Hepburn prête une pureté et une noblesse renversantes. Ensemble, ils forment un couple éphémère et inoubliable, un des plus jolis qu'on puisse voir. Et le talent de William Wyler est d'avoir su saisir l'alchimie de ces deux comédiens tout en rompant avec ses propres habitudes (peu de prises, hors des studios) mais soutenu par une équipe technique exceptionnelle (Henri Alekan et Georges Auric qui avaient éclairé et mis en musique La Belle et la Bête de Jean Cocteau notamment, Edith Head pour des costumes qui lui vaudront son cinquième Oscar).

Magique tout simplement.   

dimanche 22 décembre 2013

DIAMANTS SUR CANAPE, de Blake Edwards (1961)


DIAMANTS SUR CANAPE (Breakfast at Tiffany's) est un film réalisé par Blake Edwards.
Le scénario est écrit par George Axelrod, d'après la nouvelle Petit déjeuner chez Tiffany de Truman Capote. La photographie est signée Franz F. Palmer. La musique est composée par Henry Mancini.

Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Hepburn (Holly Golightly), Paul Varjak (George Peppard), Patricia Neal (Edith), Mickey Rooney (Mr. Yunioshi), Buddy Ebsen (Doc Golightly), Martin Balsam (O.J. Berman), José Luis de Villalonga (Villalonga), Alan Reed (Sally).

L'été à New York. Un taxi dépose une jeune femme élégamment vêtue devant l'immeuble de la bijouterie "Tiffany". Un mug de café dans une main, un croissant dans l'autre, les yeux cachés par des lunettes noires, elle contemple, songeuse, la vitrine où sont exposés les bijoux avant de s'éloigner.
 Holly Golightly
(Audrey Hepburn)

Cette jeune femme qui rentre chez elle aux premières heures du matin après une nuit visiblement agitée dans quelque fête n'est pourtant pas la mondaine huppée qu'on pourrait croire : elle s'appelle Holly Golightly et vend ses charmes pour assurer son train de vie, se contentant seulement de rêver au jour où elle sera une cliente du célèbre joaillier.
 Paul Varjak, Holy Golightly et Edith
(George Peppard, Audrey Hepburn et Patricia Neal)

Elle vit seule avec son chat (sans nom) dans un appartement au-dessus duquel vient s'installer Paul Varjak, un jeune et séduisant écrivain sans le sou mais entretenu par une femme mariée plus âgé que lui, Patricia.
 Holly Golightly

Toutes les semaines, Holly rend aussi visite à Sally, détenu à la prison de Sing-Sing, et qui se sert d'elle à son insu pour faire passer ses instructions à des trafiquants de drogue. L'affaire finira pourtant par être découverte par les autorités mais le scandale n'accablera pas trop Holly, qui convaincra tout le monde qu'elle n'était pas au courant de la vérité... 
 Holy et Doc Golightly
(Audrey Hepburn et Buddy Ebsen)

En vérité, Holly s'est enfuie de sa province pour s'établir à New York après avoir été mariée trop jeune à un vétérinaire plus âgé qu'elle : Doc Golightly retrouvera sa trace et tentera, en vain, de la convaincre d'abandonner cette vie de débauche pour revenir à ses côtés. Elle tient trop à son indépendance pour y renoncer, même si son existence s'écoule dans des fêtes et le rêve d'épouser un millionnaire qui la mettrait à l'abri du besoin. 
 "Moon River"

Remarquant la mélancolie de la jeune femme derrière son masque exubérant, Paul Varjak s'en inspire pour écrire son nouveau manuscrit. Il devient ami avec Holly puis en tombe progressivement amoureux, ce que remarque sa protectrice Patricia. Lorsqu'elle le met en garde s'il la trompe, Paul se révolte mais doit bien admettre que, comme sa muse, il vit aux crochets de quelqu'un et sera remplacé s'il est imprudent. 
 Holly Golightly et Paul Varjak

Pour Paul comme pour Holly, il est temps de faire face à des choix personnels : continuer à être dépendant des autres, plus fortunés, en renonçant à leur bonheur, ou vivre leur amour, assumer leurs sentiments, quitte à sacrifier leurs mécènes. 
Paul, "Chat" et Holly

Peu de films ont, par ailleurs, été aussi liés à leur actrice principale, et pourtant le choix d'Audrey Hepburn, d'une élégance extraordinaire, d'un charme fou, déplut pourtant fortement à Truman Capote, dont la nouvelle qui servit de base au scénario de George Axelrod avait été imaginée pour que son amie Marilyn Monroe - un choix qui aurait été bien curieux puisque le personnage de Holly Golightly est décrit comme une jeune fille de 18 ans à la minceur distinguée

Certes, Audrey Hepburn n'était plus une adolescente (elle avait alors 32 ans) mais, avec cette composition mémorable, elle sut combiner féminité et malice comme aucune autre ne l'aurait fait. Blake Edwards savait-il en la filmant qu'il l'immortaliserait dans un de ses plus fameux (si ce n'est le plus fameux) personnages ?

Le script prend des libertés avec le texte original (par exemple, à la fin de celui-ci, Holly veut poursuivre sa quête d'un riche époux en Afrique), mais le résultat est supérieur à ce qu'a rédigé Capote. Son dénouement heureux, parmi les plus célèbres du cinéma, suscite toujours chez le spectateur une foule de sentiments : Holly abandonne son chat dans une ruelle, se dispute dans le taxi avec Paul, il lui explique qu'il ne veut pas la mettre en cage en vivant avec elle mais seulement l'aimer, elle descend du taxi, part à la recherche de son chat, le retrouve, Paul les rejoint et ils s'embrassent sous une pluie battante. La chanson Moon River, écrite par Johnny Mercer et composée par Henry Mancini, retentit alors (pour la deuxième fois, après la magnifique version voix-guitare interprétée plus tôt par Audrey Hepburn, et qui reçut un Oscar) et accompagne ce moment merveilleux, poignant et exaltant.

Toute l'histoire s'appuie sur une contradiction entre son apparence et son propos : derrière une esthétique magnifique, avec des costumes, des décors, une photo à l'avenant, il s'agit d'une romance "obscène" entre une fille qui vit des largesses de playboys fortunés et d'un écrivain payé comme un gigolo par une bourgeoise. Ces deux marginaux sont d'abord plus motivés par la sécurité que leur apporte cet argent gagné sans efforts - les clients de Holly, la maîtresse de Paul - mais n'aspirent qu'à la normalité. Pour y parvenir en acceptant les sacrifices que cela exige, ils devront passer une série d'épreuves, de questionnements, comme une ré-initiation.

C'est lorsqu'ils comprennent qu'ils partagent la même situation - étant entretenus par la haute société, à laquelle ils n'appartiennent pas et qui ne les acceptera jamais - qu'ils affrontent leur passé, acceptent leur présent, et envisage leur futur. Ensemble, car ce n'est qu'en étant à deux qu'ils auront le courage de fuir leur condition.

Holly et Paul sont, sans le savoir, au début de l'histoire, à la croisée des chemins, à la fin d'une période de leur existence : le film annonce ainsi la vie de ces citadins à la recherche du bonheur et du sens de leur vie - des thèmes qui seront explorés, à la lumière d'une analyse acérée mais aussi légère, dans les années 70 par Woody Allen.

Deux points rendent le film encore passionnant aujourd'hui. La mode d'abord : Audrey Hepburn incarne la femme moderne, égérie de Hubert de Givenchy, icone du style qui remplace les sex symbols des années 50 (Marilyn Monroe justement) et dont Jackie Kennedy deviendra la figure emblématique dans les 60's.

Ensuite, le récit est composé d'instantanés, de moments intenses et fugaces, décisifs, qui se passent de commentaire - Holly songeuse devant la vitrine de "Tiffany", déposant ses escarpins dans une corbeille de fruits, se frayant un chemin dans une foule d'invités avec son porte-cigarette démesuré, chaussant d'énormes lunettes aux verres fumés, fuyant une boutique avec le masque qu'elle a volé avec Paul (joué par George Peppard qui réussit l'exploit de ne jamais être éclipsé par sa lumineuse partenaire)...

En ôtant leurs masques (au propre comme au figuré), en renonçant à leurs poses, en cessant de (se) jouer la comédie, ces deux amoureux non seulement se voient tels qu'ils sont vraiment mais aussi tels qu'ils veulent être pour l'autre : authentiques, lucides, honnêtes, sincères. En accomplissant cet effort, douloureux mais salutaire, ils cessent d'être des personnages pour devenir des personnes, repartant de zéro, précaires mais heureux. 

samedi 21 septembre 2013

ARIANE, de Billy Wilder (1957)


ARIANE (Love in the Afternoon) est un film réalisé par Billy Wilder.
Le scénario est écrit par Billy Wilder et I.A.L. Diamond, d'après Ariane jeune fille russe de Claude Anet. La photographie est signée William C. Mellor. La musique est composée par Franz Waxman.

Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Hepburn (Ariane Chavasse), Gary Cooper (Frank Flannagan), Maurice Chevalier (Claude Chavasse), Van Doude (Michel), John McGiver (Mr. X).

 Ariane
(Audrey Hepburn)

Ariane est la fille unique du détective privé Claude Chavasse, veuf et établi à Paris. 
 Ariane et Claude Chavasse
(Audrey Hepburn et Maurice Chevalier)

Curieuse des affaires de son père, la jeune femme, violoncelliste sentimentale, s'intéresse en particulier aux frasques d'un playboy américain, Frank Flannagan, qui multiplie les conquêtes amoureuses.
 Frank Flannagan et Ariane
(Gary Cooper et Audrey Hepburn)

Eprise de cet homme, pourtant plus vieux qu'elle et très volage, qui réside dans un palace, Ariane entreprend de le séduire en s'inventant un personnage irrésistible, inspiré de femmes sur lesquelles son père a enquêtées.
 Frank et Ariane

Mais, même lorsque Flannagan démasque Ariane à son insu, après avoir engagé son propre père pour savoir qui est cette inconnue, il ne la décourage pas tout de suite et cherche à voir jusqu'où elle est prête à aller en lui mentant de la sorte.
Frank et Ariane

Pris de remords, le séducteur se refuse malgré tout à poursuivre cette comédie trop longtemps pour ne pas faire souffrir Ariane et décide de la quitter en partant de Paris. Elle le poursuit et lui dévoile ses sentiments, obligeant Flannagan à accepter son amour et à lui avouer ses propres sentiments...

Trois ans après Sabrina (écrit avec Ernst Lehman), Billy Wilder signait un nouveau chef d'oeuvre avec sa muse favorite, Audrey Hepburn, sur un scénario signé avec celui qui allait devenir son nouvel acolyte, I.A.L. Diamond.

Ce film, d'une élégance formelle et d'un raffinement narratif extraordinaires, rappelle l'influence intacte de Ernst Lubitsch, le maître de Wilder, en même temps qu'il révèle une verve plus sentimentale chez le cinéaste. En la matière, Ariane est une des meilleurs synthèses de la "bonne sentimentalité" selon Wilder : savoir montrer un personnage aimable sans tomber dans la mièvrerie.

Ici, une jeune femme s'éprend d'un séducteur, plus âgé qu'elle, et pour le charmer, elle s'invente une vie de séductrice. Personne n'est donc innocent dans cette fable, chacun joue avec les sentiments (les siens, celui de l'autre), joue la comédie pour ne pas tomber le masque et s'avouer ce qu'il a sur le coeur. La situation est aussi nuancée par le fait que l'homme dont tombe amoureux Ariane est plus vieux qu'elle, on imagine qu'il pourrait être son père... Et, malicieusement, Wilder fait du vrai père de son héroïne un vieux détective qui accumule les preuves contre ce séducteur puis est engagé par lui pour découvrir qui est la jeune femme qui l'a séduite.

Le film est un bijou et scellait les retrouvailles entre Wilder et Audrey Hepburn, d'une grâce inégalable (et inégalée d'ailleurs). Le résultat de cette nouvelle collaboration est, à mon avis, encore supérieur à Sabrina. Elle est d'une justesse d'autant plus remarquable qu'elle ne minaude jamais : elle n'a jamais besoin de forcer le trait, tout paraît toujours simple, c'est à peine si on considère qu'elle joue en vérité - et pourtant à 28 ans, elle n'est plus cette jeune fille trop romantique et imaginative, qui (se) joue la grande comédie des sentiments jusqu'à ce qu'elle soit obligée de tomber le masque, d'assumer ses sentiments. Comment ne pas tomber amoureux d'Ariane ?

Face à elle, dans un rôle destiné à Cary Grant (avec lequel le cinéaste n'a jamais réussi à tourner), Gary Cooper est d'une classe folle, dans tous les sens du terme : il compose avec humilité son personnage de manière à toujours mettre en valeur sa partenaire. Trop âgé pour le rôle, il est souvent filmé dans l'ombre, son interprétation est désintéressée et finalement très touchante.

A eux deux, ils font d'Ariane un film en état d'apesanteur, tout y fait mouche - des dialogues ciselés, des idées de mise en scène subtiles. Une des meilleures trouvailles de Wilder réside dans l'utilisation, loufoque, du quatuor à cordes hongrois qui suit Flannagan partout : le son est d'ailleurs la source de nombreux gags et moments poignants, comme lorsqu'il écoute l'enregistrement d'Ariane sur son dictaphone quand elle dresse la liste de ses amants fictifs. Durant cette scène mémorable, à la fois drôle et émouvante, les musiciens et le playboy font circuler la table roulante aux alcools d'une pièce à une autre tandis que l'américain désabusé et désolé à la fois réalise qu'il aime cette jeune femme comme elle l'aime.

Le comique du film s'appuie sur l'inversion des rôles, toute en ironie et charme : l'innocente Ariane ensorcelle Flannagan en s'inventant un passé mystérieux, torride, comparable à celui du séducteur et inspiré par les dossiers traités par son père (interprété avec bonhomie par Maurice Chevalier). Le cynique américain, qui pensait ne plus pouvoir éprouver de sentiments amoureux pour une femme, est tour à tour attendri, intrigué, conquis, désarmé par cette inconnue dont l'apparence déjoue les antécédents.

Le décalage ainsi établi entre ce que Ariane prétend être et ce qu'elle est vraiment permet au spectateur de savourer les événements avec hauteur mais sans condescendance, en en appréciant toute la drôlerie. Frustré, Flannagan engage (sans le savoir) le propre père d'Ariane pour découvrir qui elle est ("du menu fretin" lui dira le détective pour le persuader de ne pas s'y attacher). Mais le "mal" est fait : le coureur de jupons, blasé par ses innombrables liaisons, est touché au coeur par cette désarmante soupirante.

Il n'est pas le seul : nous le sommes tous ! L'équilibre délicat, enchanteur, du film tient à cela : la virginale Ariane s'est montrée plus habile que le le séducteur endurci et a réveillé, chez lui comme chez nous, les mêmes émotions qu'il a créées chez elle. Magistral.