samedi 4 février 2017

LE PLAISIR, de Max Ophüls (1952)


LE PLAISIR est un film réalisé par Max Ophüls.
Le scénario est écrit par Max Ophüls et Jacques Natanson, d'après trois nouvelles de Guy de Maupassant. La photographie est signée Christian Matras (Le Masque, La Maison Tellier) et Philippe Agostini (Le Modèle). La musique est composée par Joe Hajos, Maurice Yvain, Jacques Offenbach et Wolfgang Amadeus Mozart.
Dans les rôles principaux, on trouve : Claude Dauphin (le docteur), Jean Galliano (Ambroise, le masque), Gaby Morlay (Denise, la femme d'Ambroise), dans Le Masque / Madeleine Renaud (Julia Tellier), Danielle Darrieux (Mme Rosa), Jean Gabin (Joseph Rivet), dans La Maison Tellier / Jean Servais (Guy de Maupassant), Daniel Gélin (Jean), Simone Simon (Joséphine), dans La Modèle.
 Ambroise, "le masque", et le docteur
(Jean Galliano et Claude Dauphin)

- Le Masque. La fête au Palais bat son plein lorsqu'un homme portant un masque fait irruption parmi les danseurs. Rapidement, il s'écroule et on le transporte dans une arrière-salle où il est examiné par un des invités, le docteur. Il lui retire son masque et découvre qu'il s'agit d'un homme âgé. 
Ambroise, "le masque", et le docteur

Le docteur ramène le nommé Ambroise chez lui où l'attend sa femme, Denise. Elle l'attendait, habitué aux frasques de son époux qui ne s'est jamais résigné, comme elle, à accepter de vieillir. Le docteur repart, ébranlé par cette rencontre : il a en vérité rencontré son double plus âgé. 
(A droite, au 2ème rang) Joseph Rivet et Mme Rosa
(Jean Gabin et Danielle Darrieux)

- La Maison Tellier. Julia Tellier règne dans sa maison de rendez-vous sur ses pensionnaires (Rosa, Flora, Raphaëlle, Fernande, Louise). Mais, un soir, les hommes, dépités, trouvent la porte de l'établissement close. Madame et ses filles sont parties en Normandie assister à la première communion de Constance, la fille de Joseph Rivet, le frère de Julia Tellier. 
(Debout) Joseph Rivet

Ces dames font sensation dans le village, mais, durant la cérémonie, l'émotion de Rosa étreint toute l'assemblée réunie dans l'église. S'ensuit un repas chez Joseph qui, un peu ivre, le soir venu, tente piteusement de séduire Rosa. Le lendemain, il les reconduit à leur train en promettant d'aller leur rendre visite tantôt. 
Joséphine et Jean
(Simone Simon et Daniel Gélin)

- Le Modèle. Guy de Maupassant raconte l'histoire de son ami, le peintre Jean, qui tomba amoureux de Joséphine, une modèle. Mais, très vite, au bonheur succèdent les disputes et il la quitte pour s'installer chez l'écrivain. 
Jean et Joséphine

Elle le retrouve et préfère tenter de se suicider plutôt que se résoudre à vivre sans lui. Elle survivra par miracle à une défenestration tandis qu'il veillera sur elle.

La formule a souvent été employée mais elle est juste : le plaisir chez Max Ophüls, c'est d'abord celui de filmer. Tout son cinéma est empli de cette volupté, comme grisé par le mouvement. Pourtant, à l'époque de sa sortie, ce style fut éreinté par la critique et il faudra attendre la fin de la décennie pour qu'il soit réhabilité, en particulier par François Truffaut qui distinguait le cinéaste des autres réalisateurs de la "Qualité France" alors honnie par les "jeunes turcs" des Cahiers du Cinéma.

Historiquement, Le Plaisir se situe au centre d'une fameuse trilogie, après La Ronde (1950) qui marqua le retour d'Ophüls en France après son exil américain, et avant Madame de... (1953), son chef d'oeuvre absolu. Il témoigne en tout cas de sa maîtrise absolue aussi bien dans la narration que dans l'esthétique, d'une adéquation entre le fond et la forme, l'intention et le résultat.

A l'origine, pourtant, le troisième segment de ce "film à sketches" devait être une adaptation de La Femme de Paul, mais le projet fut abandonné faute d'un budget suffisant. Néanmoins, Ophüls conserva les deux acteurs prévus - superbe couple tempétueux formé par Daniel Gélin et Simone Simon.

Ce qui frappe toujours, c'est la vivacité de ce cinéma : le réalisateur lutte contre l'immobilisme et l'académisme. Tout est constamment mobile, en action, mais avec une imparable élégance, une folle exubérance, une ardente passion. Comptez donc, durant ces 95 minutes, le nombre de scènes de fêtes, de danse, et voyez avec quelle souplesse étonnante (compte tenu du peu de maniabilité des appareils de l'époque) la caméra s'aventure dans des escaliers, glisse sur des ornements, en cadrages sophistiqués, en compositions admirables. Les déplacements sont incessants, exaltant la vie contre l'ennui qui menace à chaque instant. Il faut bouger encore, toujours, pour échapper à la pétrification, et semer la mort.

Dans Le Masque, un vieillard se lance à corps perdu dans un ultime tour de piste, courant après sa jeunesse enfuie qu'imite pathétiquement le visage de cire qu'il porte. Dans La Maison Tellier, l'établissement bourdonne comme une ruche et, le temps d'un week-end à la campagne, envahit un village - tout juste Ophüls se calme le temps de la communion de la petite Constance pour capter l'intense émotion qui saisit les filles de joie devant le spectacle de la pureté, puis ça repart de plus belle pour une cueillette dans les champs. Enfin, dans Le Modèle, "le bonheur n'est pas gai" comme en atteste la dramatique et fougueuse passion entre un peintre et sa muse, que seul un malheur soudera.

Chaque chapitre raconte la rencontre du plaisir avec la mort, l'innocence et l'amour. Maupassant (joué par Jean Servais, dont la voix suave assure la narration) en est à la fois le conteur omniscient et le témoin (dans Le Modèle), ses histoires se répondent, se complètent et parfois se contredisent, avec ironie, humour, tendresse, émotion, gravité, entre ombre et lumière, ville et campagne, hommes et femmes. On reste ébahi par la fluidité avec laquelle Ophüls orchestre l'ensemble, servi par des acteurs exceptionnels (dominés par le couple formé par Jean Gabin, admirable en paysan épris et maladroit, et Danielle Darrieux, en prostituée sentimentale).

A l'aube des années 50, le cinéaste prenait aussi, avec ces récits du XIXème siècle, le pouls d'une société encore corsetée par les conventions de la bienséance et gagnée par la marchandisation : on y brûle les derniers feux d'une vie, on la perd par amour, on la vend pour combler le désir des autres. Derrière son apparente insouciance donc sourd une surprenante mélancolie, derrière la frivolité rôde le spleen. Mais avec un raffinement extrême, une classe suprême, Max Ophüls nous laisse euphoriques en quittant ses héros tourmentés.

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