lundi 29 août 2016

CAROL, de Todd Haynes (2015)


CAROL est un film réalisé par Todd Haynes.
Le scénario est écrit par Phyllis Nagy, d'après The Price of Salt de Patricia Highsmith. La photographie est signée Edward Lachman. La musique est composée par Carter Burwell.
Dans les rôles principaux, on trouve : Cate Blanchett (Carol Aird), Rooney Mara (Therese Belivet), Kyle Chandler (Harge Aird), Sarah Paulson (Abby Gerhard), Jake Lacy (Richard Semco).

New York. Années 50. Deux femmes sont attablées dans le restaurant du "Ritz" à New York lorsqu'un jeune homme, Jack, reconnait la plus jeune d'entre elles, Therese Belivet, et lui parle de la fête donnée le soir même chez leur ami commun, Phil. L'autre femme, Carol Aird, prend alors congé.
 Carol Aird
(Cate Blanchett)

Quelques semaines auparavant. Noël approche et Carol Aird, grande bourgeoise distinguée, aborde dans un grand magasin Therese Belivet, jeune et belle vendeuse au sujet d'un cadeau pour sa fille et s'il est possible de le lui faire livrer. En repartant, elle oublie sa paire de gants sur le comptoir.
 Therese Belivet
(Rooney Mara)

Therese prend un verre avec son petit ami, Richard, et récupère son appareil photo réparé par Phil, journaliste au "New York Times", où il l'encourage à présenter un portfolio pour être engagée comme assistante.
Après que Therese lui ait renvoyée ses gants en même temps qu'elle a fait livrer le cadeau pour sa fille, Carol lui téléphone pour la voir en tête-à-tête dans un restaurant. Elle lui explique vivre séparée de son mari, Harge, avec qui elle se bat pour obtenir la garde de leur fille, et invite la jeune femme à passer un week-end toutes les deux. Therese accepte, laissant Richard derrière elle.
 Carol et Therese

Mais le week-end est gâché par Harge et Therese rentre à New York. Carol apprend par son avocat que son mari réclame désormais la garde exclusive de leur fille en s'appuyant sur la moralité douteuse de son épouse. Therese décline l'invitation de Richard à passer les fêtes avec sa famille pui sa demande en mariage, accompagnée de leur départ en France.
Carol expose sa situation à son amie (et ex-amante) Abby Gerahrd, puis revoit Therese auprès de laquelle elle s'excuse pour la dernière fois en lui offrant un appareil photo neuf. Les deux femmes décident de partir quelques jours ensemble.
Elles se dirigent vers Chicago et s'arrêtent avant, pour une nuit dans un motel. Therese découvre un pistolet dans la valise de Carol. Elles font l'amour pour la première fois. Le lendemain matin, Carol reçoit un télégramme lui apprenant que Harge a engagé un détective privé pour confirmer sa liaison avec Therese.
 Harge Haird
(Kyle Chandler)

Les deux femmes rentrent à New York, bouleversées. Elles font une dernière fois l'amour. Au matin, Carol est partie, seule, et c'est Abby qui est au chevet de Therese pour lui remettre une lettre d'adieu et la ramener en ville.
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Abby Gerhard
(Sarah Paulson)

Therese oublie Carol, est embauchée au "New York Times", tandis que Carol, après avoir consulté un psy, négocie directement avec Harge et son avocat un droit de visite pour voir sa fille. Elle obtient gain de cause car son mari ne veut pas infliger de peine à l'enfant.
Therese reçoit une lettre de Carol, qui vit désormais seule et travaille, et lui propose de vivre ensemble. Mais la jeune femme acceptera-t-elle ?

En 2002, Todd Haynes surprenait tout le monde, quatre ans après avoir réalisé Velvet goldmine, film sur l'épopée du glam-rock, en signant un pur mélodrame, Loin du Paradis, à la manière du maître du genre, Douglas Sirk. Encore quatre ans plus tard, il investissait le biopic d'une manière très originale avec I'm not there, dans lequel une pléiade d'acteurs haut de gamme incarnait Bob Dylan à différentes époques de sa carrière. Parmi cette distribution : Cate Blanchett !

Huit ans après, qu'allait donner les retrouvailles entre la star australienne et le réalisateur californien, à nouveau dans un mélo, mais dans un registre beaucoup moins lyrique que son précédent essai avec Julianne Moore ? Le résultat est une oeuvre bouleversante et toute en retenue dans l’Amérique moralement corsetée des années 50, qui doit beaucoup au téléfilm de prestige Mildred Pierce, que Haynes a mis en scène entretemps (en 2011) pour HBO. 

Il ne faut cependant pas considérer l'intérêt du réalisateur pour le passé et une forme si spéciale du cinéma comme le regard d'un nostalgique ni d'un critique : l'époque lui sert d'abord de cadre pour souligner le drame qu'il raconte. Ce n'est pas non plus une expérimentation un peu précieuse visant à reconstituer un esprit aujourd'hui disparu ou à copier les films de maîtres. Il s'agit de sonder le passé pour exprimer les maux du présent, trouver hier ce qui va encore mal aujourd'hui.

C'est néanmoins dans sa modestie, sa simplicité que Carol séduit et impressionne le plus : à cet égard, c'est l'opposé du fièvreux La Vie d'Adèle (chapitres 1 & 2) d'Abdelatif Kechiche, car Todd Haynes cherche d'abord à évoquer un coup de foudre entre deux femmes avec le maximum de sobriété, ces coeurs battant qui n'en feront qu'un le temps d'une (ou plutôt deux) étreintes, filmé avec une extrême pudeur.

Cette histoire, le réalisateur est allé la chercher dans un scénario longuement peaufiné par Phyllis Nagy qui a adapté un livre méconnu de la romancière à succès Patricia Highsmith. Le script n'en retient que l'essentiel, la passion interdite et donc clandestine entre deux femmes de conditions et d'âges différents, narrée comme un polar du point de vue d'une seule des "coupables". Le point de vue retenue est donc celui de la plus jeune des deux, Therese Belivet, fille d'émigrés de l'Europe de l'Est, modeste vendeuse dans un grand magasin et photographe amateur de grand talent mais doutant de ses capacités artistiques, qui raconte sa romance avec Carol Aird, grande bourgeoise malheureuse en couple et mère contestée, qui la révélera à sa sensibilité sexuelle, la poussera à s'affranchir socialement en étant plus sûre d'elle, mais qui sera aussi la source d'une grande souffrance, femme fatale et fuyante, prise entre deux feux - une liaison homosexuelle et le rôle d'épouse-mère de famille.

A la subjectivité du jugement de Therese sur Carol correspond son regard de photographe : elle se verra offrir un appareil neuf et maniable pour encourager sa vocation et fixer leur relation sur pellicule, comme si elle en pressentait le caractère éphémère, condamné. C'est effectivement de cette manière dont Therese en use d'abord, puis les clichés deviennent autant de preuves, de souvenirs d'une intimité fugace, fulgurante, qui ne s'effacent pas - et permettront même la réconciliation, les retrouvailles : l'avenir.

Avant cela, l'intrigue basculera quand Carol, sommée de choisir entre celle qu'elle aime et son enfant, choisira de quitter brutalement Therese. Haynes montre alors la jeune femme bouleversée, déchirée par le chagrin, la perte, puis rongée par la colère, la rancoeur, la déception, alors que Carol paraît se résigner à l'étouffement de la bourgeoisie et des convenances, acceptant même une psychanalyse comme si son homosexualité était une maladie à soigner. 

Loin du paradis respectait scrupuleusement les codes du mélodrame, son emphase, avec ses violons accompagnant l'humiliation de Juilanne Moore dont le mari couchait avec un homme. Carol s'en abstient et devient le récit d'une émancipation, douloureuse mais décisive, celle de Therese, devenant photographe professionnelle pour un grand journal, quittant son petit ami si traditionnaliste. Même Carol profitera de cet électrochoc en préférant négocier un droit de visite avec son mari plutôt que de continuer à vivre dans le déni de sa nature profonde, trouvant elle aussi un job, et implorant le pardon de Therese une fois devenue aussi indépendante qu'elle - son égale en quelque sorte, de la souffrance à l'acceptation. 

La grisante libération de ces deux femmes n'aura pas été obtenue, comme elles le pensaient romantiquement, au cours de leur escapade sur la route de New York à Chicago, ponctuée par deux nuits d'amour dans des motels, mais une fois revenues à elles-même, rattrapées par leur entourage et l'ayant vaincu. Un long chemin enténébré jusqu'à une lueur d'espoir et le gain de la dignité.

Visuellement, sans être flamboyant comme Loin du Paradis, le film est magnifique, avec une reconstitution subtile mais saisissante du New York de 1952, captée par la photo désaturée, granuleuse d'Edward Lachman. Les scènes d'amour sont d'une sensualité délicate mais intense, avec une caméra au plus près des visages, du grain de la peau, presque comme un rêve. Seul le tout dernier plan dégage une lumière bouleversante et plus claire lors d'une scène muette mais qui dit tout de l'élan amoureux et de l'harmonie enfin gagnée des sentiments.

Pour interpréter cette partition, il fallait deux solistes d'exception : avec son regard pénétrant, son visage anguleux, sa silhouette gracile, et une coupe de cheveux qui ne peut que rappeler Audrey Hepburn, Rooney Mara n'a pas volé son prix d'interprétation féminine au festival de Cannes 2015 (incompréhensiblement partagé par le jury avec Emmanuelle Bercot pour Mon Roi de Maïwen).

Autant face à elle qu'à ses côtés, Cate Blanchett incarne Carol avec un magnétisme incomparable, frissonnante, débordée par la passion. Leur rencontre, surtout composée de frôlements, de regards intenses, de tensions non dites, est exprimée avec une sensibilité admirable par ces deux Stradivarius, et on se souviendra longtemps de ces deux amantes après le générique de fin.

Avec un tact et une puissance rares, Todd Haynes n'a pas seulement réussi à invoquer le grand classicisme : il a signé un classique.

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